L'évaluation du travail parlementaire est un chantier sur lequel il faudra travailler encore longtemps pour arriver à faire comprendre ce qu'est la réalité du travail parlementaire. Slate, qui est pourtant un site "sérieux" vient de fournir un magnifique exemple d'article que je qualifie de "poujadiste" car le biais m'agace prodigieusement. Le titre et le chapô sont éloquents et peuvent se résumer à "qui sont les fainéants ?" et se lancent dans une chasse au députés, "statistiques" à l'appui.

L'article se propose de savoir qui, parmi les députés, a été sanctionné pour absentéisme, à partir des absences lors des commissions du mercredi matin ou les absences lors des votes solennels. Le site "nos députés.fr" ayant fait le boulot de compilation des données, il n'y a qu'à piocher. C'est là que le plus difficile commence, car ces chiffres seuls ne veulent pas dire grand chose. Il faut déjà commencer par en retirer les députés qui sont, pour des raisons précises et justifiées, dispensées de ces pointages. Il s'agit des membres du Bureau de l'Assemblée, qui peuvent avoir plus utile à faire que d'assister à des auditions de commission, ainsi que des députés qui ont leur circonscription hors d'Europe, à savoir les outre-mer et certains députés des français de l'étranger. Ensuite, certains députés peuvent avoir des excuses parfaitement valables, qui n'ont pas à être exposées sur la place publique, surtout quand elles relèvent de la vie privée. Si on veut vraiment utiliser ces données, il faut faire ce que Regard Citoyens à fait : contacter les députés "fautifs" au regard des statistiques et leur demander des explications. C'est long et ça prend du temps.

Le deuxième indicateur retenu est celui des votes solennels. Là encore, faute d'observations fines, l'article se plante en pointant les députés GDR élus en outre-mer. Il est très simple, pour un député, de donner procuration pour ces votes solennels, annoncés longtemps à l'avance. En général, ces procurations sont gérées par les groupes, qui comptent les présents et les absents et répartissent les procurations. Le groupe GDR est un petit groupe, qui comprend le minimum légal de 15 membres. Pour y arriver, les 10 députés communistes sont allés chercher 5 députés d'Outre-Mer, qui auraient très bien pu s'inscrire au groupe socialiste, afin de faire le nombre. Cela fait que pour certains vote, les outre-mer sont tous ou presque, absents. Il faut donc avoir des députés communistes présents pour prendre les procurations. Malheureusement, les députés communistes ne sont pas parmi les plus actifs et assidus, et il arrive, plus souvent qu'ailleurs, qu'il n'y ait pas assez de députés communistes présents pour prendre en charge les procurations des outre-mer. C'est pas glorieux, certes, mais ce n'est pas non plus complètement la faute des députés GDR d'outre-mer.

Ce genre d'article est parfait pour attirer du clic, avec les mots clés "argent" "député" "sanction" "absentéisme". Il jette des noms en pâture, ce qui fait que chacun cherche dans la liste "son" député. Parfait pour la pub. Par contre, on n'apprend strictement rien sur l'activité réelle des députés. On alimente juste l'anti-parlementarisme. Rien que l'angle choisi, celui de l'absentéisme des députés, c'est du carressage dans le sens du poil du poujadisme...

Lors des débats sur la transparence, un député UMP avait soulevé un point extrêmement juste, celui du traitement des données que les nouvelles règles de transparence amènent à mettre sur la place publique. C'est bien d'avoir des données, mais encore faut-il savoir les lire. Cet article de Slate est une illustration superbe du problème posé ! Les données sont fournies, et c'est pour en faire quoi : du "député Bullshit"...

Après, comment s'étonner que les parlementaires soient plus que réticents à fournir les données relatives à leur patrimoine. Si c'est pour que même les journalistes les utilisent avec de tels angles, on peut comprendre qu'ils veulent éviter que ces données soient publiables.