Dernièrement, un nouveau titre de presse est né, baptisé "l'opinion". Un gros machin plein de journalistes ayant de la bouteille, plutôt "mâle blanc quadra et quinqua", avec à sa tête un éditorialiste connu et quelques "signatures" réputées. Je dois avouer l'avoir feuilleté une ou deux fois sur mon lieu de travail, qui se doit d'être abonné à tout ce qui sort parlant de politique. Le départ semble être un peu laborieux, mais ça ne veut pas dire grand chose, on ne peut juger du succès ou de l'échec au bout d'un mois. Je ne peux pourtant pas m'empêcher d'être profondément mal à l'aise face à ce titre de presse, qui concentre tous les travers et défauts de la presse française.

C'est un projet coûteux, 15 millions de levée de fonds initiale, c'est une belle somme, et on peut penser qu'une deuxième levée de fonds donnera de bons résultats. Tout cela grâce au carnet d'adresse de ses créateurs. On nage dans le copinage à la française, car on peut penser qu'un autre que Beytout, avec un tel projet, se serait fait claquer la porte au nez (et avec raison). Mais voilà, le monsieur fait partie de la Caste, il a accès à tout, et on peut penser que s'il se plante magistralement, il pourra remonter un autre truc quelques années après, on lui ouvrira encore les portes. Le petit jeu sur le "secret" des investisseurs est assez pitoyable, car quelle que soit leur identité, on sait que ce sont des membres de l'Oligarchie française, ceux qui tiennent déjà la quasi-totalité de la presse française. On est dans le clonage de ce qui existe déjà, avec peut-être comme différence que Xavier Niel et Pierre Bergé ne sont pas dans le tour de table.

Le contenu annoncé, avec un titre emblématique, me laisse pantois. Connaître l'opinion des journalistes, je m'en tape, ce qui m'intéresse, c'est mon opinion à moi, pas celle d'éditocrates. Ce que j'attends d'un journal et de journalistes, c'est qu'ils me donnent les matériaux pour que je puisse me faire mon opinion. La lecture de la version papier de l'Opinion m'a fait penser à un agrégateur de blogs de droite, certes de qualité, bien écrits, mais ça reste de l'éditorial, qui est la plaie du journalisme à la française. Autre point qui m'agace sur le contenu, c'est le genre d'article comme celui ci où faire du journalisme politique, c'est faire du story-telling. Que Sarkozy ait déjeuné avec Sardou, je m'en contrefiche. Qu'il prépare un éventuel retour, c'est pareil. Je n'ai pas besoin d'avoir ce feuilleton, saucissonné en tranches comme un soap-opera. Ce que j'aimerais, c'est qu'on publie plutôt les avant-projets d'ordonnance sur le logement de Cécile Duflot. Le pire, c'est que ce journalisme de story-telling nécessite des confidences, qui ne viennent que des intéressés, qui évidemment, ne lâchent rien sans rien. Si c'est donc pour avoir un journal où des éditocrates quinquagénaires blancs me disent leurs opinions et me font du story-telling au prix d'un muselage sur les sujets qui fâchent vraiment, je ne vois aucun intérêt à acheter ou à m'abonner.

Enfin, le modèle économique me laisse perplexe. En fait, il m'afflige, car il montre que beaucoup, dans le monde de la presse française, ne veulent pas évoluer. On a donc un mix papier-numérique, avec un journal papier vendu cher (1,50 euros), très cher même vu l'épaisseur, et un site payant, où on n'a accès quasiment à rien, qui n'est pas référencé ou très mal. Je comprends tout à fait les raisons de l'édition papier, qui permet d'avoir la pub et les aides publiques, avec un minimum de vente par "clientèle captive", celle des organismes publics et des collectivités, qui se doivent de proposer ce titre sur leurs présentoirs. Mais pourquoi donc mettre un paywall quasi intégral ? On se coupe ainsi du milieu numérique, où tout fonctionne par les liens, par l'insertion dans un éco-système. Que Médiapart, qui n'a que le numérique et qui a des articles à vraie valeur ajoutée, fasse payer, je peux comprendre. Mais où est la valeur ajoutée de l'Opinion par rapport aux contenus disponibles gratuitement sur le Figaro ? Ce n'est certainement pas suffisant pour amener une masse suffisante de gens à sortir la carte bleue. Le modèle "internet payant" ne fonctionne qu'avec des articles à valeur ajoutée importante en termes d'analyse, ou alors pour de l'info qui se périme vite, comme l'information boursière ou encore celle relative aux courses hippiques, celle qui permet de gagner de l'argent ou de ne pas en perdre, à condition de l'avoir en temps et en heure. En dehors de l'information économique ou de l'investigation poussée comme le fait Médiapart, je ne vois pas vraiment de modèle de journalisme payant en ligne qui soit viable. En tout cas, les analyses des éditorialistes de la presse parisienne n'entrent pas dans le cadre...

A l'heure où la presse française crève la gueule ouverte, où on nous parle sans cesse d'inventer de nouveaux modèles, d'innover, d'exploiter au mieux le numérique, on met 15 millions dans un truc à l'ancienne, ultra-classique et conservateur. A désespérer de nos "élites"...