Décidément, ce pape François me plait bien. Malgré une petite bévue sémantique en début de pontificat, avec l'emploi maladroit du très sensible "communautés ecclésiales" (je pense qu'il ne s'est pas rendu compte du sens "romain" de ces termes), il prend des positions qui sont en mesure de rapprocher catholiques et protestant comme cela n'a jamais été le cas dans l'histoire...

Sur le plan théologique, je doute que l'on se rapproche beaucoup. François est très classique sur le sujet. Mais c'est justement le point le moins important, car pour les protestants, la diversité et le pluralisme sont normaux et naturels. Que le catholicisme ait ses spécificités théologiques ne nous dérange absolument pas, bien au contraire, ça enrichit la palette de l'offre. Toutes les sensibilités peuvent y trouver leur compte. C'est sur un autre plan que ça se joue, sur la manière dont l'institution "église catholique" se conçoit et se vit, que ça bouge beaucoup. Depuis le début du pontificat, les messages sont clairs, et surtout, sans le moindre enrobage. C'est du brut de décoffrage. Hier, c'est l'ensemble de l'épiscopat italien qui vient de se prendre un parpaing en pleine tronche. Je cite : "Le manque de vigilance rend tiède le pasteur, le rend distrait, oublieux et même indifférent. Il risque d'être séduit par la perspective d'une carrière, la tentation de l'argent, et les compromis avec l'esprit du monde" et puis, parlant du prêtre qui prend la mauvaise route : il "devient paresseux", il est "transformé en un fonctionnaire, un agent public plus préoccupé de lui-même, de l'organisation et des structures que du vrai bien du peuple de Dieu". J'ai aussi beaucoup apprécié "La maison de Dieu ne connaît pas d'exclusions de personnes et de peuples" et "Nous devons veiller sur le troupeau de Dieu, non en se prenant pour les patrons des personnes qui nous sont confiées, mais en étant pour elles des modèles".

Bien entendu, tous les prêtres et évêques catholiques ne méritent pas une telle remontée de bretelles, et on y trouve des gens très bien. Mais il y en a qui, sans doute happés par la fonction, tombent plus ou moins dans les travers dénoncés par le pape François, avec quelques cas authentiquement pathologiques qui focalisent l'attention et font beaucoup de mal à l'ensemble de la communauté concernée. La dérive que le pape François dénonce avec vigueur est un véritable risque structurel pour toute institution, dans lequel l'église catholique est malheureusement largement tombé, surtout quand se rapproche de la "capitale", Rome. Le Vatican n'est plus un lieu de foi et de témoignage évangélique, mais au contraire, l'équivalent du Temple de Jérusalem au temps de Jésus : peuplé de prêtres et de pharisiens, préoccupés de rites et de droit religieux, sans oublier les affaires et les relations avec le monde politique. Il faudrait relire certains passages des Évangiles en remplaçant le mot "Temple" par "Vatican"...

Les protestants, dès le départ, on refusé cette dérive en limitant au maximum l'institutionnalisation et la bureaucratisation. Moins il y a de structures, mieux on se porte. L'une des formules fondatrices, avec sola fide, sola gracia et sola scriptura, c'est "semper reformanda" : Toujours à réformer. Ne jamais se laisser coincer par la bureaucratisation, n'accorder qu'une valeur relative (voire très relative) aux "fonctions support" qui ne doivent jamais prendre le pas sur l'étude de la Bible et le témoignage, c'est à dire l'application de ce qu'on croit dans sa vie personnelle. Rien ne doit détourner le fidèle de cela. Cette grosse différence d'approche entraine un mode de fonctionnement très différent entre l'église catholique et les églises protestantes, et par là même, une culture différente qui ne favorise pas la communication et le rapprochement. Enfin, il y a le gros souci de l'affirmation catholique selon lequel, hors d'eux, point de salut, et que tous les autres sont dans l'erreur. Là encore, c'est le résultat très prévisible de la bureaucratisation et de l'institutionnalisation. Car dans les faits, ce ne sont pas tant les fidèles catholiques qui affirment ça que les cadres (prêtres mais aussi "laïcs engagés"), et plus on monte dans la hiérarchie, plus l'affirmation est appuyée, au point que ça en devient délirant quand on écoute le Vatican.

Si François arrive à dynamiter cette hiérarchie bureaucratique, à faire éclater cette structure qui aspire complètement les énergies au détriment de la diffusion du message et du témoignage évangélique au quotidien (car c'est ça la préoccupation de François), les choses peuvent évoluer de manière spectaculaire. Si l'église catholique met en sourdine ses prétentions, remet ses fonctionnaires de bureau sur le terrain, et cherche à être un modèle au lieu d'être un donneur d'ordres, elle se rapprochera de ce que s'efforcent d'être les églises protestantes. L'église catholique, si elle va au bout de cette logique, deviendra une église chrétienne parmi d'autres églises chrétiennes, avec ses spécificités théologiques et organisationnelles. Bref, une église "normale", sans doute bien plus conforme au message du Christ que ce qu'elle est actuellement avec ses ors, ses bureaucrates et ses préoccupations de pouvoir et de domination.