Le Monde vient de publier une tribune à propos du débat sur les "races" dans laquelle je me retrouve complètement (ou presque). On y parle de la science et de son instrumentalisation dans les débats politiques et sociaux.

Les auteurs partent du principe qu'il existe, au sein de la "race" humaine des sous-ensembles distincts, notamment génétiques. Quand on réalise le séquençage du génome d'une personne, on sait d'où viennent ses ancêtres. C'est quelque chose de normal, qui se retrouve aussi dans le monde animal, où il existe des "sous-espèces" auxquelles on donne des noms compliqués en latin, afin de les différencier. Dans certains cas, les différences sont très visibles, dans d'autres nettement moins, avec des débats scientifiques pour déterminer les frontières entre sous-espèces, voire déterminer leur existence. Tout ces débats ne sortent pas du milieu des scientifiques concernés, et ça n'a pas lieu d'être.

Les choses se compliquent singulièrement quand il s'agit de l'homme. Les auteurs du texte rappellent qu'à la base, l'homme est un animal, et il a beau essayer, il n'arrive pas à se soustraire aux lois de la nature. On peut se voiler la face autant qu'on peut, se prétendre supérieur et à part du monde animal, on reste biologiquement régit par les mêmes règles. Il n'y a donc pas de raisons, scientifiquement, pour qu'il y ait des sous-espèces chez les animaux et pas chez l'homme.

On arrive alors sur un terrain très glissant... Mais on sort de la science pour entrer dans la politique. La science constate des faits, mais c'est la politique qui les interprètent ! Sur cette question de l'interprétation et du sens qu'il faut donner aux différenciations entre sous-groupes humains, le passif est très lourd, et le sujet continue d'être très hautement polémique. D'où des réactions violentes à cet article. Débattre sereinement sur un tel sujet est quasiment impossible, tellement il est hystérisé. C'est dommage, car on se prive ainsi de possibilités d'apaisement, par l'élaboration de positions claires et pouvant faire consensus.

Dès que l'on aborde cette question de la différence entre hommes, on tombe sur un débat qui remonte au moins au néolithique, celui de la conscience pour l'être humain de son individualité et de son insertion dans un groupe. Pour simplifier, c'est la question du "moi, nous, eux" qui permet à chacun d'élaborer des cercles concentriques autour de sa propre personne, et de séparer notamment les amis des ennemis. Nécessairement, les différences physiologiques visibles sont un, sinon le critère premier de différenciation, celui qui permet de classer dans "nous" ou "eux". S'ajoute à cette différence physiologique des différences culturelles, qui parfois, se recoupent avec les différences physiologiques, ce qui renforce encore la coupure. S'il est noir et qu'il fait les choses d'une certaine manière, quand moi je suis jaune et que je fais les choses autrement, c'est clair que nous ne sommes pas dans la même communauté. Quand on regarde ce qui se passe aujourd'hui, cette manière de voir les choses a encore de beaux restes, même si nous tendons, fort heureusement, à dépasser cela.

Les recherches scientifiques et ses résultats objectifs ont clairement été utilisés pour "justifier" tout cela. Comme souvent, on lit les résultats des recherches en fonction de ses préjugés, pour y trouver la confirmation de ce qu'on pense. Malheureusement, les choses ont gravement dérapé au XIXe siècle, car ces résultats scientifiques ont croisé des idéologies basées sur l'idée que, non seulement il existe des races humaines différentes, mais qu'en plus, certaines sont supérieures aux autres, et qu'en plus (cerise sur le gâteau), les critères étant purement héréditaire, la génétique faisant absolument tout, les "races inférieures" sont "irrécupérables". Avec ce postulat de la supériorité de "races" par rapport à d'autres, on sort complètement du champ scientifique, pour entrer dans l'idéologie la plus pure. On a eu des travaux qui se disaient scientifiques, au XIXe siècle et au début du XXeme. Il ne faut pas s'étonner du résultat, Hitler n'a fait que mettre en oeuvre un programme construit intellectuellement depuis plus de 70 ans, avec des bases qui se voulaient "scientifiques", donc irréfutables.

Il faut reconnaitre que tout cela a largement plombé les débats sur le sujet. C'est justement un piège dont nous n'arrivons pas à sortir. Il reste des traces de cette idéologie raciste, dont Hitler n'était que l'aboutissement ultime, des gens qui continuent à y croire. Ils sont marginaux, fort heureusement, mais crient fort et sont dans une position de destruction et de haine. Il n'y a pas mieux pour polluer un débat. Il reste aussi un certain nombre de personnes, très nombreuses, qui continuent à penser qu'il existe des différences entre "sous-espèces" de la race humaine, et qui, sans aller sur le terrain de la supériorité intrinsèque d'une race sur une autre, en tirent des conséquences en termes d'appartenances et de communautés, considérant, pour simplifier, que ceux qui n'ont pas la même couleur de peau (qui est le marqueur de différence le plus perceptible) ne font pas partie de leur "communauté" (que ce soit la famille ou la communauté nationale). Certains hystériques font l'amalgame, et considèrent que tout ceux qui font une différence basée sur la couleur de peau sont des nazis. C'est pas toujours dit comme ça, mais il y a clairement un amalgame qui est fait entre cette question de l'appartenance, qui remonte à très loin, et un grave dérive du XIXeme siècle. Leur position se comprend aussi, mieux vaut viser large pour être certains contrer toute tentative de perpétuation des idées racistes qui ont fait tant de dégâts. Il y a donc deux débats très différents qui se retrouvent amalgamés.

Le premier sujet, celui de la lutte contre l"idéologie raciste, qui a irrigué le nazisme, ne fait pas débat à mes yeux. Les résultats sont là, une horreur absolue, qui a disqualifié définitivement ces théories. Les poursuites pénales sont alors justifiées, il y a nécessairement apologie de crimes contre l'humanité quand on défend une idéologie qui a donné Auschwitz. Il n'est pas possible de soutenir l'idéologie en question sans assumer les conséquences qu'ont donné le passage à la pratique.

Le deuxième débat est différent, et bien difficile à trancher. Il touche à la question des appartenances, des communautés et des affinités. Le choix a été fait depuis très longtemps, l'origine même de la société, d'avoir recours à des corps intermédiaires : la famille (plus ou moins élargie), la tribu, puis sont venus les structures étatiques et les Nations, qui sont encore aujourd'hui des communautés d'appartenances fortes. De ce fait, il y a d'un coté ceux qui font partie de ma communauté et ceux qui n'en font pas partie. Se pose alors la question des critères d'appartenance et d'entrée dans les communautés, car de tous temps, il y a eu des mouvements, des entrées et des sorties (à commencer par l'échange des femmes, afin d'éviter la consanguinité). Cette circulation des personnes, ces critères d'appartenance ou de non appartenance ont fait l'objet de codifications très précises, et ont occupé pas mal de temps dans les structures politiques : qui fait partie du groupe, qui n'en fait pas partie, sur quels critères ? On est au coeur du champ d'étude de l'anthropologie et notre vie politique française a bruissé, il n'y a pas si longtemps, de débats portant précisément sur cette question...

Il est évident que la couleur de peau, et donc la différence visible, a été et reste encore un critère (parmi d'autres) considéré comme pertinent par certains pour déterminer si on accepte ou non une personne dans sa communauté. On peut ne pas être d'accord avec la pertinence de ce critère, considérer que la couleur de peau et l'appartenance à un autre groupe ethnique ne doit pas être pris en compte, voire que ce critère est illégitime. C'est même la position dominante dans nos sociétés, qui pénalisent un certains nombre d'exclusions du fait de l'appartenance à une autre communauté "ethnique" (c'est maintenant comme ça qu'il faudra le dire, même si le terme est tout aussi inexact que "race"). Mais ce n'est pas assimilable au racisme profond, celui du nazisme. C'est cette confusion des deux débats qui a donné tant de grain à moudre et tant de voix au Front national, car on ne peut pas utiliser les mêmes outils pour les deux débats.

Dans cette affaire, la science est une victime collatérale. Elle est constamment instrumentalisée car on lui demande de répondre à des questions politiques et anthropologiques lourdes et polémiques, qui influe sur les postulats de base des programmes de recherches, qui seront d'autant mieux financés qu'ils répondent aux demandes politiques. Cela joue aussi sur l'interprétation de résultats, avec comme summum le fait de couvrir du manteau de la scientificité des opinions et préjugés, faisant dire à des résultats scientifiques ce qu'ils ne disent pas. Le message que je retient de cet article est : "merci de laisser la science en dehors de vos querelles politiques" et je le partage. Je partage également la crainte exprimée dans l'article de voir les mêmes erreurs se reproduire pour le débat sur le genre, où les sciences "dures" sont sommées de confirmer ou d'infirmer des positions avant tout anthropologiques sur des sujets hautement polémiques.