Le projet de loi sur le mariage pour tous est adopté, une seconde phase commence, celle de "l'après". Les manifestations ont été des réussites, malgré des dérapages finalement assez limités et quelque part, inévitables dans ce type d'évènement. Les "veilleurs" nous le disent, "quelque chose s'est levé", des réseaux se sont mis en place, ont mené une action efficace. Certes, le mariage pour tous est passé, mais la mobilisation des anti a permis de refermer la porte des réformes sociétales. Jean-Marc Ayrault vient d'en prendre acte en renvoyant la PMA aux calendes grecques. Je doute très fortement que le texte sur la famille, annoncé comme la deuxième étape de la réforme, ne voit le jour. Que faire maintenant, c'est la grande question pour les antis.

Chez les opposants à ce texte, la tentation est grande de maintenir la pression, de capitaliser sur ce succès de la mobilisation, et d'aller plus loin. Tous les messages venant de ce camp indiquent clairement que l'heure n'est pas à la démobilisation et au retour dans les foyers. Frigide Barjot laisse entendre qu'elle va poursuivre en politique, et parle d'une candidature aux municipales. Cela ne sera pas facile.

Les premiers scuds n'ont pas tardé à tomber, sous la forme d'un déshabillage en règle de Frigide Barjot dans les médias, où sa vie privée est balancée sans la moindre pudeur et encore moins de bienveillance. C'est vrai que l'écart entre ce qu'elle est réellement et l'électorat catholique conservateur qu'elle vise est assez abyssal. Frigide Barjot, candidate à Versailles, ça fait un score sans doute ridicule. Les attaques ont aussi comme but de la décourager à se lancer dans la conquête du pouvoir. Qu'elle soit l'égérie médiatique d'un vaste mouvement de contestation, c'est très bien, mais qu'elle ne s'avise pas de sortir de son rôle, car elle prend des risques. Elle entre en concurrence avec des gens sans scrupules, pour qui le pouvoir n'est pas un jeu. On se retrouve dans la même configuration que Coluche en 1980. Tant que sa candidature à la présidentielle n'était qu'une blague, tout le monde trouvait ça drôle. Mais quand des sondages ont commencé à lui donner 15% d'intentions de vote, il s'est pris des peaux de bananes qui l'ont très vite dissuadé de continuer la blague. La conquête du pouvoir implique d'y être préparé, d'être blindé et de ne pas avoir trop de "casseroles". Frigide Barjot est en train de l'apprendre à ses dépens.

La suite va être compliquée, car une fois le texte promulgué, les premiers mariages célébrés et la coupure estivale arrivée, il va falloir faire redémarrer la machine. J'ai été frappé, lors de la deuxième lecture, de l'absence de manifestations en journée aux abords de l'Assemblée nationale. Tout commençait vers 19 heures, à l'heure de la sortie des bureaux. En fait, les "manifpourtous" sont des gens qui travaillent, ont des familles, et sont finalement assez difficilement mobilisables. On peut y arriver, sur un gros coup, après une longue période de préchauffage. Je crains fort, pour les organisateurs, qu'ils ne soit pas possible de maintenir un tel degré de mobilisation sur le long terme. Il va rester des contacts, un sentiment d'avoir vécu quelque chose de fort. Un peu comme les JMJ de 1997 pour les catholiques. Les réseaux qui se sont renforcés à cette occasion n'arriveront sans doute pas à "transformer l'essai".

Pour arriver à émerger en politique, il faut des leaders capables de continuer à exister sans mobilisation dans la rue, qui tiennent le choc de la vie politique. Il faut aussi un message politique rassembleur et qui ne se limite pas à un sujet particulier. Sur ces deux plans, les anti-mariage pour tous sont un peu faiblards, voire au delà. Comme leaders connus, et donc capables de survivre médiatiquement, on a Frigide Barjot, mais on l'a vu plus haut, elle va sans doute exploser en vol et se retirer de la scène politique sous la pression (et c'est le mieux à faire pour son équilibre psychologique). On a aussi Tugdual Derville, qui s'est également fait une belle notoriété. Ils ont aussi ressorti Christine Boutin du frigo, mais à 69 ans, sans mandat et sans avenir politique, elle n'ira pas loin. Bref, pas grand chose de solide n'émerge pour porter le mouvement au delà de la période de mobilisation. Sur le plan des idées, Tugdual Derville tente de placer son concept d'écologie humaine (sur lequel je n'ai aucun avis), mais je vois mal comment bâtir un projet politique d'ensemble qui puisse parler à d'autres qu'à la communauté "catholique conservatrice". Le grave défaut de ce mouvement "anti-mariage pour tous" est d'avoir une assise beaucoup trop étroite. Quand on regarde les images des manifs, c'est blanc (pas de personnes de couleur ou très peu) c'est propre sur soi, ça respire les quartiers bourgeois et la sortie de la messe. Impossible de ratisser électoralement en dehors de ce milieu, tant le mouvement a été identifié à cette couche de la population. Même en faisant le plein des voix, ça n'ira pas chercher loin.

Ce mouvement qui vient de naitre et cherche à entrer dans la vie politique se fera sans doute assez vite croquer par les grands prédateurs. Les leaders de l'aile droite de l'UMP, mais aussi d'anciens du FN, celui du courant légitimiste à l'ancienne (Maurras, Barrès et la messe en latin) vont se précipiter sur cette proie fragile, pour s'empresser de la récupérer. Les meilleurs éléments ont sans doute déjà été repérés et vont se voir proposer des investitures ou de bonnes places sur les listes UMP aux municipales, avec des chances sérieuses d'être élus. Pour certains qui étaient déjà élus, ils vont avoir le choix entre monter une liste "spécifique" et au mieux, fusionner avec un poste de 8ème adjoint, soit être numéro 2 ou 3 de la liste UMP, avec au bout un accès à l'équipe restreinte qui exerce réellement le pouvoir, avec d'autres investitures pour la suite aux cantonales et aux régionales de 2015. Quand on est jeune, ambitieux et qu'on a un peu talent, on n'hésite pas une seule seconde...