Le texte du projet de loi sur le mariage entre personnes du même sexe a été adopté définitivement. Reste le passage devant le conseil constitutionnel, mais ne rêvons pas, il ne sera pas censuré. Il sera promulgué et entrera en application. Je dois dire ici mon soulagement que ce soit enfin fini, tellement ce texte, mais surtout les débats autour m'ont profondément gavé (surtout à la fin). Chez tous les protagonistes, mais particulièrement chez les anti, le cerveau était en mode off. Que de bêtises et d'âneries j'ai pu entendre, avec souvent un ton pontifiant et absolument sur de soi. Cela en devenait risible tellement le décalage était grand entre la certitude que l'on percevait dans le ton, et l'énormité de ce qui pouvait être proféré. C'est la vie politique telle que je la déteste, lorsque l'émotion la plus brute et la plus conne prend le pas sur l'intelligence et le recul. Dans cette affaire, aucun camp n'en sort véritablement vainqueur.

Certes, la gauche a réussi à faire passer la mesure, et pourra la mettre à son bilan. C'est sans doute à peu près tout ce qu'elle pourra afficher, ce qui est bien maigre. Les débats dans l'hémicycle et dans le pays auront permis de souder un peu le parti socialiste. Quelques personnalités auront tiré leur épingle du jeu, en ayant montré leur épaisseur et leur étoffe. Je pense à Christiane Taubira, la ministre, à Jean-Jacques Urvoas, le président de la commission des lois, ou encore à Erwann Binet, le rapporteur. Mais cette victoire n'est pas sans un coût élevé. Le texte aura "clivé", c'est le moins qu'on puisse dire. "Moi président, je serai président d'un pays apaisé". Raté ! Le milieu homo, qui a réclamé ce texte à cor et à cris sera sans doute assez peu reconnaissant au pouvoir socialiste, une fois l'euphorie retombée. Cette loi sera considérée comme la moindre des choses, la réalisation d'une promesse acquise. Ils voudront passer à l'étape suivante, et se montreront aigris et ingrats s'ils ne l'obtiennent pas. Finalement, le PS n'aura pas de remerciements pour l'avoir fait, mais se serait fait taper dessus s'il ne l'avait pas fait. Le plus gros souci, c'est qu'il a fallu mettre beaucoup d'énergie et griller beaucoup de cartouches sur cette réforme. Je ne suis pas certain qu'il reste assez de carburant dans le réservoir pour aller à l'étape suivante et poursuivre les réformes sociétales. Certes, le pouvoir socialiste à gagné sur ce texte, mais il risque fort de ne pas y en avoir d'autre derrière.

A droite, les anti-mariage pour tous auront perdu sur le fond : le texte est passé, et la plupart sont lucides, on ne reviendra jamais dessus. Mais cela aura permis une assez belle mobilisation de la frange conservatrice, qui aura vécu de "grands moments", de ceux dont on parle encore 30 ans après, entre "anciens combattants". Politiquement, cette droite dure, mais pas extrême, est en état de marche, avec des réseaux militants, des leaders, une cohésion qu'elle n'avait pas. Elle bénéficie de l'ossature que forme la communauté catholique, très investie dans le mouvement, qui lui donne une cohésion d'ensemble. Le pouvoir socialiste va se mordre les doigts pendant les 4 ans qui restent d'ici 2017 d'avoir mis en selle cette frange de la droite, qui sera sans doute le fer de lance d'autres contestations de sa politique. Pour le reste de la droite, c'est le naufrage. Les conservateurs ont occupé tout l'espace, la droite libérale a été absolument inaudible, car elle n'a pas osé parler. Les dernières semaines, et notamment la deuxième lecture à l'assemblée ont crispé cette frange libérale, qui sentait bien la radicalisation des conservateurs, qui creusait encore davantage un fossé déjà existant. Ce n'est pas par hasard que ce sont les copéistes qui ont été en pointe dans les débats parlementaires. Si la droite libérale veut continuer à exister, il va bien falloir qu'elle se lance, et qu'elle arrête de se taire et de laisser les autres occuper la place. A force de ne rien dire, de ne rien proposer d'autre que l'abstention, on finit par disparaitre.

L'extrême droite n'a pas profité de l'affaire. Le fond de commerce de Marine Le Pen, c'est la crise, le désespoir des classes populaires face au chômage et à la misère. On ne l'a guère vue et entendue sur le mariage pour tous, et ceux qui se sont mobilisés ne sont clairement pas dans sa mouvance. De ce fait, la part de son électorat qui s'est investie, la vieille extrême droite de Maurras, l'a fait derrière d'autres leaders, avec d'autres courants dont elle peut se rapprocher, justement du fait de ce combat partagé. Contrairement à Jean-Marie Le Pen, dont c'était la terre de prédilection, cette droite aristo-réactionnaire n'est pas la tasse de thé de Marine Le Pen, qui fait davantage dans le populisme. On peut donc imaginer que les réacs bourgeois pourraient rejoindre ce courant conservateur, très bien incarné par Christine Boutin, en le droitisant. On assisterait alors à une recomposition de la droite de la droite, avec Marine Le Pen et les poujado-populiste, Boutin et les conservateurs-réacs, ne laissant finalement qu'assez peu de choses à Jean-François Copé, qui est peut-être le vrai perdant si les militants anti-mariage, les Boutin-Barjots, décident de ne pas rallier l'UMP mais de se lancer en autonomes (ce qu'ils semblent avoir envie de faire).

Il encore trop tôt pour voir clairement comment les choses vont évoluer, mais cette mobilisation anti-mariage pour tous aura été un accélérateur de mutations déjà en cours et un facteur de recomposition du paysage politique à droite. Il y aura encore bien des secousses et des réactions, tant de la droite libérale (je l'espère !) que de l'extrême droite. Tout dépendra aussi de la survie de ce mouvement, de sa capacité à se structurer. Ce bel attelage Boutin-Barjot peut très bien exploser dans les prochains mois (c'est probable même). Il restera quand même que le courant "conservateur" dans la typologie de René Rémond, aura connu un revival qui durera.