Le Cahuzac show de hier soir a été une goutte d'eau de la catégorie qui fait déborder le vase, sur les méfaits de la Comm' et la servilité des journalistes. Cela met en lumière un vrai problème, celui de la consanguinité des élites du pays. Que ce soit dans la politique, la haute administration, les grandes entreprises ou les médias, on trouve les mêmes personnes, sortant des mêmes écoles et des mêmes milieux, souvent même circulant entre les différentes sphères au fil de leur carrière, avec la particularité, une fois entrés dans le circuit, de ne jamais en sortir, d'être toujours recasés (sauf faute gravissime). J'ai été frappé, à mon niveau, de la similitude de profil entre les membres des cabinets ministériels de droite, et ceux "de gauche" qui les ont remplacés en 2012. Parfois, j'ai retrouvé les mêmes personnes !

Cette consanguinité est pourtant loin d'être nouvelle. C'est même le mode de fonctionnement "normal" de la société française, depuis avant même la Révolution française. Elle fait même l'objet d'une acceptation de la part de la population, à deux conditions. Que cette élite s'occupe de ses affaires, mais ne viennent pas toucher aux statuts et autres "avantages acquis" du peuple et ne fasse donc pas de réformes d'ampleur qui aient un impact trop important sur les modes de vie et les habitudes du peuple. La deuxième condition est que les gamelles doivent toujours être pleines. En échange, il y a un véritable abandon de pouvoir, qui se traduit par un refus de prendre en mains des responsabilités. Regardez donc cette manie bien française de se tourner immédiatement vers l'Etat dès qu'il y a un problème, et d'attendre tout de lui, sans même chercher à se prendre en mains et à résoudre collectivement le problème. Regardez ces syndicats français, qui pendant longtemps, ont vécu dans l'irresponsabilité la plus totale (et comparez avec les syndicats allemands).

Le peuple ne demande pas des salaires astronomiques, mais il faut qu'il y ait un minimum de prospérité et de croissance, avec plein emploi et pouvoir d'achat. Quand les deux conditions sont remplies, l'élite peut s'adonner à ses petits jeux de pouvoirs et aux délices de la consanguinité, le bon peuple ne grogne pas trop. Le dernier exemple en date est la période des 30 glorieuses, où il y a bien eu quelques bouffées de chaleur, comme le poujadisme ou mai 68, mais le soufflé est retombé très vite. Quand on regarde les pratiques des élus de l'époque (ce n'est pas si vieux) et qu'on les transposent en 2013, ils finissent tous en correctionnelle. Cahuzac, c'est du pipeau à coté des valises de billets qui ont pu circuler dans les années 60. Jacques Chirac, c'est juste la fin d'un système, celui qui a commencé "avant" la crise et qui a fini par se faire rattraper parce que ça ne passait plus à la fin de sa carrière.

Inutile de vous dire qu'aujourd'hui, l'une des deux conditions n'est plus remplie. La crise économique, qui dure déjà depuis pas mal de temps, et est devenu aigüe depuis 2008, a provoqué une rupture du pacte. Les élites ont donc été sommées de mettre fin au chômage de masse, et de rétablir le pouvoir d'achat. Pour des raisons très complexes, les élites n'ont pas réussi, ou pire, n'ont pas cherché à réussir. D'où un fossé grandissant et un ressentiment de plus en plus fort, qui se traduit par un rejet des élites. De fait, on supporte de moins en moins les connivences et petits renvois d'ascenseurs, d'autant plus que cette élite ne souffre pas trop de la crise, alors que le peuple s'y enfonce. Il ne faut pas s'en cacher, le peuple est encore dans l'optique de "rétablir" le pacte, et de continuer comme avant. L'alternative est de changer les élites de manière assez radicale, encore faut-il avoir une élite de substitution. La situation est donc bloquée, car la demande sociale n'est pas de changer la gouvernance, mais de rétablir un équilibre ancien. Tout ce que peut faire le peuple, et il le fait, c'est de mettre la pression, notamment dans les urnes. Pour le reste, la solution est aux mains de l'élite, au sens très large.

C'est de l'intérieur que le changement peut venir, soit du cœur même, soit des périphéries de l'élite, si bien entendu, on veut changer les choses et réformer en profondeur ce pays complètement bloqué. Je doute franchement que l'on ait quelque chose à tirer de ceux qui sont au centre du système, dans les grands corps de l’État, dans les appareils des partis politiques (et qui occupent de ce fait des places de parlementaires et d'élus locaux), dans les grands médias parisiens. Ils font preuve d'un autisme assez ahurissant. Même les plus jeunes, ceux qui ont mon âge, voire moins, semblent suivre la voie, sans réelle volonté, ou capacité à changer les choses. Il faut donc dynamiter le système, et c'est finalement assez simple...

La clé, c'est la transparence,la vraie, celle à la Médiapart, où on balance du lourd et du gênant. Mais c'est aussi celle que le Canard enchainé a pratiqué pendant longtemps, et qu'il pratique de moins en moins. Il faut dévoiler, à tous les étages, sur tous les sujets, rendre les processus de décisions transparents et traçables. Il faut dévoiler les liens entre décideurs, mais également publier les dossiers techniques qui alimentent la décision, afin que chacun puisse connaitre les tenants et aboutissants d'une décision publique, et puisse isoler clairement l'apport du décideur, les choix qu'il a réellement fait, parce qu'il avait le choix entre plusieurs options. Cela ne veut pas dire lui retirer ce droit de choisir, cela veut dire, savoir réellement ce qu'il a décidé, afin de pouvoir, ensuite, réellement l'évaluer. Dans beaucoup de cas, bien plus nombreux qu'on ne le pense, le fait que "ça va se voir" empêche bien des turpitudes...

Le mouvement est en marche, certes de manière encore parcellaire et chaotique. C'est wikileaks, c'est Offshore leaks, pour les grosses opérations. C'est aussi l'un des buts de l'open data. Dans le milieu politique, on a une fenêtre de tir pour imposer une plus grande transparence des élus, même si ça part sur de mauvaises pistes pour l'instant. L'information est de plus en plus présente. Il faut que des gens s'en emparent, la décryptent, l'expliquent. Je ne compte pas trop sur les journalistes, soit parce que ce boulot ne les intéressent pas, soit parce qu'il ne sont pas armés. Ils ne sont de toute manière qu'un maillon de la chaine, celui qui récupère l'info et assurent la partie la plus "risquée", celle de publier et d'assumer les conséquences, parfois désagréables et potentiellement dangereuses. Il y a des publications qui ne plaisent pas à des gens puissants, qui ont les moyens de faire taire des personnes "ordinaires". Avec les journalistes, c'est plus compliqué. Imaginez un instant que ce ne soit pas Médiapart qui ait publié l'affaire Cahuzac, mais moi, sur mon modeste blog. J'aurais été immédiatement broyé !

Il faut donc qu'une vaste communauté se mette en place autour de cette volonté de transparence, qui consiste, la plupart du temps, à rendre intelligible aux autres des processus, des informations que l'on maitrise du fait de compétences particulières, souvent de part sa profession. C'est un boulot énorme que de transformer ainsi les données brutes en données exploitables pour rendre les décisions publiques intelligibles. C'est une autre manière d'envisager le pouvoir et son exercice, plus démocratique, en ce sens que le citoyen n'a pas plus de droits et de pouvoirs, mais peut mieux les exercer, car il est en mesure de demander des comptes précis à ses élus. La consanguinité prospère au sommet parce qu'il n'y a pas de contrôles et pas de sanctions.

C'est là que d'autres pays peuvent nous inspirer, non pas pour les copier servilement et plaquer maladroitement leurs modes de fonctionnement, mais pour se rendre compte qu'un pays peut être dirigé autrement que par une oligarchie consanguine. Mais la solution viendra d'abord d'une volonté de reprendre des responsabilités et de les assumer, en réorganisant le pouvoir, c'est à dire en le décentralisant et en le déconcentrant. On retrouve cette culture politique là au sein du monde numérique, un peu comme une pépinière qui peut essaimer à la faveur du renouvellement générationnel, quand les "digital native" arriveront, mécaniquement, aux manettes. Pour ça, il faut se bouger, chacun à son niveau, pour oeuvrer en faveur de la transparence et de la libre du diffusion du savoir et de la connaissance... dont la maitrise a toujours été au cœur des mécanismes du pouvoir.