La conférence des présidents de l'Assemblée nationale vient de décider de mettre le temps programmé pour la deuxième lecture du projet de loi relatif au mariage entre personnes du même sexe. L'instauration de ce temps programmé est un reniement de plus pour la majorité socialiste, car comment qualifier autrement le fait d'utiliser un mécanisme dont ils ont dit tout le mal qu'ils pouvaient au moment de sa mise en place, en 2009 ? Les débats sur la première lecture, qui ont duré 110 heures en séance, et qui ont été une véritable épreuve physique pour la majorité, ont eu raison d'une volonté pourtant affichée, en 2012, de ne pas utiliser l'outil. Un reniement de plus...

Je vois là le signe de l'irresponsabilité de notre classe politique (la droite n'est pas mieux que la gauche sur ce plan, malheureusement) qui n'est pas capable de créer des consensus sur les réformes nécessaires. Entre 2002 et 2012, la gauche, alors dans l'opposition, a hurlé contre des réformes de la droite, comme par exemple les retraites, le temps législatif programmé ou encore les peines plancher et la rétention de sureté ou la législation sur les expulsions de sans-papiers. Après un an de pouvoir, qu'est ce qui a changé sur ces sujets, où pourtant la gauche s'est montrée virulente ? Rien, strictement rien ! Aucune réforme pénale n'est venue détricoter de manière significative le durcissement pénal et les lois faits-divers sur la récidive, sur les retraites, la gauche va garder la réforme, et sans doute l'accentuer. On expulse toujours autant de sans-papiers et les conditions de rétention ne semblent pas avoir beaucoup changé.

Il y a des sujets sur lesquels des réformes sont nécessaires, et globalement, quelque soit le parti qui est au pouvoir, les solutions seront à peu près les mêmes. La seule différence notable serait l'habillage, et jouerait davantage sur l'acceptabilité que sur le fond. La réforme des retraites est l'exemple même. Les évolutions démographiques et la persistance d'un chômage de masse rendent le financement des retraites intenable : moins de cotisants et plus d'ayant-droit, il n'y a pas 36 solutions, mais 3, que l'on doit faire jouer simultanément, le choix politique résidant dans le dosage entre les 3. On peut réduire les pensions des retraités, augmenter les cotisations des actifs et retarder le départ à la retraite, où un cotisant devient ayant-droit. La quatrième solution, utilisée à tire-larigot, celle du financement par la dette n'était plus possible. La droite a fait des choix que la gauche n'aurait pas forcément faits, mais gauche ou droite, une réforme aurait eu lieu.

La droite a donc fait sa réforme, avec toute l'impopularité qui va avec, car quand il s'agit de restreindre des droits et de faire payer plus, c'est rarement populaire. Qu'a fait la gauche ? Elle a attaqué sur le principe même de la retraite, en critiquant la mesure la plus visible, celle du recul de l'âge de départ à la retraite. Bien entendu, elle n'a fait aucune proposition de remplacement à l'époque, refusant d'assumer que le choix de ne pas toucher à l'âge de départ à la retraite impliquait d'utiliser plus lourdement sur les autres. Elle a fait de la démagogie, en disant aux personnes concernées par cette réforme ce qu'elles avaient envie d'entendre, à savoir que si eux revenaient au pouvoir, on reviendrait à la situation antérieure. Une fois revenus au pouvoir, les socialistes se sont bien rendus compte (ils le savaient déjà d'ailleurs) qu'ils ne pouvaient pas revenir à la retraite à 60 ans pour tous. Ils ne l'ont donc pas fait.

Le souci, c'est qu'ils ont fait cela sur beaucoup de choses. Trop pour rester crédibles...

Nous sommes là au coeur du drame politique français, le manque flagrant de courage de la classe politique. Nos élus sont des trouillards, qui refusent d'assumer les responsabilités. Ils sont champions pour tenter de se dédouaner : c'est toujours la faute à quelque chose d'autre quand ils n'ont pas résultats attendus. C'est la faute à l'Europe, la faute à la crise. Quand un parti politique est dans l'opposition, il atteint des sommets d'irresponsabilité, en jouant la démagogie qui est d'aller toujours dans le sens du mécontentement. C'est tellement facile ! Mais tout se paie, car quand on revient au pouvoir, on doit traiter les problèmes, et affronter les mécontentements, comme par hasard ceux qu'on a flatté pendant qu'on était dans l'opposition.

Les socialistes se retrouvent aujourd'hui à devoir prendre des virages à 180° par rapport à l'époque où ils étaient dans l'opposition, après s'être fait élire sur les positions qu'ils tenaient dans l'opposition. Je ne leur reproche pas de s'attaquer aux réformes et de prendre des décisions impopulaires mais nécessaires. Simplement, je constate que leur irresponsabilité passée les amène à des changements de cap très délicats, voire impossibles à expliquer aux populations concernées. Cela pose un problème de légitimité politique si la base ne comprend plus, et donc n'adhère plus. A force de se renier, le PS a perdu, en moins d'un an, une grande partie de sa légitimité politique, et donc de sa capacité à faire passer des réformes difficiles.

Être dans l'opposition, ce n'est pas se laisser aller et faire n'importe quoi pour gagner la prochaine échéance électorale. C'est aussi et surtout se préparer à revenir au pouvoir, en menant un travail de fond sur son corpus idéologique, sur son programme. C'est aussi prendre des positions sur le long terme, comme par exemple résister à la tentation du gain de court terme en s'opposant frontalement à une réforme impopulaire. Bien souvent, c'est faute d'avoir fait le travail de reconstruction idéologique que l'on se trouve réduit, pour continuer exister, que l'on court après les gains à court terme. C'est très exactement la situation de la gauche française. Elle en paie aujourd'hui le prix...