La Direction Centrale du Renseignement Intérieur vient de frapper un grand coup, qui va lui revenir méchamment dans la figure. Ce service de renseignement et de contre-espionnage s'est soudainement avisé qu'un article de Wkipédia, sur une station hertzienne, représentait une menace pour la Défense nationale et qu'il fallait d'urgence le supprimer. Elle contacte donc le service juridique de la Fondation Wikimédia, aux USA, qui est seule responsable juridique des contenus. C'est la procédure normale, jusqu'ici tout va bien. Sauf que la Fondation n'est absolument pas convaincue par la demande de la DCRI, et refuse la suppression de l'article. Mécontente, la DCRI convoque le président de l'association Wikimédia France, qui se trouve également doté de droits d'administrateur sur wikipédia, lui permettant, entre autres choses, de supprimer des articles (sans qu'il y ait le moindre lien entre le fait qu'il soit "admin wikipédia" et président de l'association wikimédia france). Elle lui intime l'ordre de supprimer immédiatement l'article, sous peine de risquer de se retrouver avec des ennuis du genre garde à vue et autres...

Bien évidemment, l'admin cède et supprime l'article, en expliquant les raisons de la suppression. Ce qui devait arriver arriva. Un autre admin, suisse, rétablit l'article supprimé, avec au passage un magnifique effet streisand, puisque les statistiques de visite de l'article explosent (passant même devant la fiche de Jérôme Cahuzac), et qu'étant l'objet de toutes les attentions, des contributeurs l'enrichissent et l'étoffent. Il a même été traduit en anglais et en allemand et figure donc sur plusieurs wikipédias, donc désormais complètement hors d'atteinte de la DCRI. Bref, exactement le contraire de ce que recherchait la DCRI. Cela pose plusieurs questions assez intéressantes.

La première qui saute aux yeux est l'incompétence crasse de la DCRI. Ne pas prévoir, en 2013, qu'une telle action va pas passer inaperçue, faut vraiment être nul ! Ne pas anticiper un plus que probable effet Streisand, quand on est un service de renseignement, ça laisse sans voix. Quand on creuse un peu plus loin, on se rend compte que l'article existe depuis 2009, et que c'est seulement début 2013 que le contre-espionnage s'en inquiète. Mais le pire, c'est que l'article est en grande partie écrit grâce aux informations données dans un reportage télévisé, donc la vidéo est disponible ici. Toute l'information est donc largement publique et diffusée en de nombreux endroits. Pourquoi cibler spécifiquement Wikipédia et qui plus est, utiliser des méthodes de barbouzes ? Qui est responsable si toutes ces informations se sont retrouvées sur internet ?

La deuxième question intéressante est le choc de culture que cet incident révèle. La DCRI a adressé une demande formelle, dans les règles, à la bonne personne, pour obtenir le retrait du contenu. Ils ont donc clairement montré qu'ils connaissent les bonnes procédures. Mais ils se sont heurtés à un refus, et c'est cela qui, à mon avis, a provoqué un choc. Quand les militaires, et particulièrement le monde du renseignement, font une "demande", en fait, c'est un ordre. Même si formellement, la DCRI n'a pas un statut militaire, ils sont pleinement dans cette culture du "je vous donne un ordre, je n'ai pas à m'en expliquer et vous vous exécutez sans discussion". Ils ordonnent, les civils s'exécutent et ne posent pas de question, et si c'est le cas, on ne leur répond pas autre chose que "secret défense". On peut comprendre cette logique, mais on peut aussi se dire qu'elle permet bien des passe-droit et des paresses. Pourquoi chercher à convaincre, quand il est si facile d'ordonner. Sauf que ça marche de moins en moins...

Et cette fois-ci, ça n'a clairement pas marché. La fondation Wikimédia est aux USA, donc hors d'atteinte de la DCRI pour des broutilles comme cette fiche wikipédia. Cela ne veut pas dire que la fondation se moque éperdument des demandes de la DCRI, bien au contraire. Des échanges ont eu lieu, et après analyse, la direction juridique de la Fondation a conclu que la demande de la DCRI n'était pas justifiée. Au regard des différents éléments publics, j'en arrive à la même conclusion. Si cette base militaire était si secrète, pourquoi avoir autorisé des caméras de télévision ? Une fois que c'est ouvert, c'est fini, on ne peut plus décemment prétendre qu'il y a secret défense quand ça arrange, ou pour faire taire les interlocuteurs en ayant le dernier mot. Visiblement, les militaires sont très démunis quand ils doivent discuter et travailler sans ce très pratique outil du "secret défense". En fait, quand ils n'ont plus leur "ceinture d'invincibilité", ils sont même plutôt nuls.

Et c'est inquiétant, car l'évolution de la société, notamment grâce au numérique, va rendre les outils de type "ordre militaire, sans explication" seront de moins en moins opératoires. D'abord parce que le numérique se joue des frontières, et que si les militaires ne sont pas contents, on déplace le serveur de l'autre coté de la frontière, et c'est réglé. Ensuite parce que le société qui émerge est de plus en plus sensible à l'égalité, à l'échange et à la discussion. Arriver dans la société numérique avec ses gros sabots et imposer sa volonté sans se justifier, ça ne passe pas. Et sur Wikipédia, qui est une forme d'organisation sociale numérique très avancée, ça ne passe absolument pas du tout ! Toutes les décisions (par exemple une suppression d'article) doivent être justifiées et obéir à des règles bien définies. Si un administrateur outrepasse ses droits, il se fait vertement rattraper par les bretelles, avec d'abord une discussion avec les autres contributeurs, puis éventuellement des sanctions. Dans ce cas précis, une discussion a immédiatement été lancée, l'article a été recréé par un contributeur suisse et l'administrateur qui supprimé l'article sous la contrainte s'est vu suspendu (pour le protéger) de ses droits d'édition.

Une fois encore, une institution "à l'ancienne" se prend magistralement les pieds dans le tapis sur internet. Que les services de renseignements soient présents sur internet, c'est indispensable. Qu'ils y fassent une veille, et éventuellement, fassent disparaitre certains contenus, c'est parfaitement compréhensible et admissible. Mais il faut savoir s'y prendre. Une fois de plus, les industriels de la culture l'ont appris à leurs dépens, il n'est pas possible pour une organisation de changer le numérique pour qu'il se conforme aux outils dont cette organisation dispose. Il faut, au contraire, apprendre comment fonctionne le monde numérique, quels sont les usages, et s'y conformer pour arriver aux buts recherchés.

Sur cette fiche Wikipédia, il aurait été tellement plus simple, plutôt que de demander brutalement sa suppression, de la caviarder discrètement avec de fausses informations ou de la vider de tout contenu ou presque, avec un compte utilisateur "normal", c'est à dire qui contribue, qui participe aux débats et aux discussions, qui répond aux questions. Cette fiche était peut être vue par 10 à 20 personnes par mois, avec un peu de chance, personne ne se serait rendu compte de rien avant longtemps. Cela fait belle lurette que des entreprises du domaine de la communication et de la e-réputation procèdent ainsi, et souvent, ça marche très bien.