Jérôme Cahuzac a craqué, il a fini par avouer que Médiapart avait raison, qu'il avait bien des comptes à l'étranger en Suisse et à Singapour, sur lesquels il y a autour de 600 000 euros. Politiquement, c'est un désastre. Pour le gouvernement et le Parti socialiste, bien entendu, mais aussi pour l'ensemble de la classe politique et enfin et surtout, pour l'ensemble de la presse et des médias.

Désastre pour le gouvernement, la classe politique et les médias car ils ont fait bloc autour de Cahuzac. Les socialistes l'ont défendu, l'opposition ne l'a pas attaqué, les médias ont étouffé l'affaire, ne reprenant les affirmations de Médiapart que pour les mettre en doute et passer complaisamment la parole à Cahuzac pour qu'il puisse dérouler sa défense, sans le questionner. Le summum a été cet article dans le JDD, qui sent à plein nez le contre-feux monté par une boite de relations publiques, repris texto par des personnes qui ne méritent pas la qualité de journaliste. Il y a vraiment eu dans cette affaire un refus de "l'élite" de lâcher l'un des siens, et c'est là le cœur du problème, bien plus que la faute personnelle de Cahuzac. Il a été protégé, cru sur parole, sans la moindre enquête ni la moindre vérification et prise en compte des éléments avancés par Médiapart, parce qu'il était au cœur du système et que les loups ne se dévorent pas entre eux. Les faits sont clairs, énormes, les élites françaises ont été prises en flagrant délit. On n'avait vraiment pas besoin de ça, surtout en cette période de crise, favorable au poujadisme anti-élites. Le feu couve dangereusement, et on jette une buche d'amadou dans la cheminée...

Le désastre est aussi pour la presse et le système médiatique, qui montre ses graves insuffisances, car Médiapart a eu raison seul contre tous, et que la vérité vient d'éclater brutalement et sans la moindre ambiguité, puisque le "coupable" est passé aux aveux, preuve suprême dans notre tradition juridique. Médiapart a un coté "chevalier blanc" qui se prétend acteur politique par le biais d'un journalisme d'investigation qui ne se contente pas de chercher les faits et de les vérifier, mais les monte aussi en épingle et les exploite politiquement. Ce faisant, Médiapart joue deux rôles qui devraient être séparés : la recherche et la vérification des faits d'un coté, et leur exploitation politique de l'autre. Ce mélange des genres nuit grandement à son image, en la brouillant. Le drame est que Médiapart n'a sans doute pas le choix, faute de trouver les acteurs qui reprendraient et exploiteraient leurs informations. En même temps, il est clair qu'Edwy Plenel prend un réel plaisir à assurer lui-même ce rôle de l'exploitant politique, et qu'on peut se poser la question de savoir quelle fonction il garderait, de la production ou de l'exploitation, s'il devait n'en garder qu'une... Il n'empêche que ce qui vient de se passer aujourd'hui entache clairement ce qui reste de l'image de marque de la presse française dans son ensemble. Je n'ai pas fait le tour, mais on devrait trouver des éditos de "grandes plumes de la presse parisienne" qui vont clairement donner du grain à moudre à ceux qui dénoncent les collusions au sommet de l'Etat.

Cette affaire Cahuzac est la faillite personnelle d'un homme, qui a commis une faute impardonnable. C'est aussi la faillite de la classe politique et de l'élite politico-médiatique, qui n'a pas voulu enquêter et qui jusqu'au bout, a protégé l'un des siens, pourtant coupable. C'est l'affaire DSK en pire, car pour DSK, il n'y avait pas possibilité de cacher la faute, vu qu'il a commis son "impair" aux Etats-Unis. Il a donc été immédiatement lâché, et cela ne s'est pas trop vu que, si l'affaire du Sofitel avait eu lieu en France, tout aurait été étouffé. La France a vraiment un problème structurel avec ses élites, qui remonte à loin. Ces deux affaires me font penser aux scandales qui ont pu toucher les élites dirigeantes de la France au XVIIIe siècle, où le rang permettait, si les choses ne se voyaient pas trop, de commettre beaucoup de turpitudes en toute impunité. Jusqu'au jour où "la note" a été présentée en bloc. On sait comment cela a fini...