"Digital citizen" est un livre de David Lacombled, qui vient de sortir (et qu'il a eu la gentillesse de m'envoyer, comme si j'étais un journaliste). Ce petit ouvrage, qui se lit assez vite et agréablement, propose de faire le point sur quelques enjeux importants du numérique. Facile à lire, c'est à dire ayant du rythme et sans jargon, il offre un point de vue très généraliste. Sept grands chapitres : la Culture, les Relations internationales, les multinationales du numérique, le numérique qui facilite la vie, l'information et les médias, l'innovation économique et les changements sociétaux. On fait à peu près le tour de la question, même si on voit bien que des angles ont été privilégiés. Les connaisseurs du monde numérique n'y apprendrons pas grand chose, mais ce n'est pas son seul intérêt. Il expose aussi une vision du monde numérique et de ses enjeux, et pose les bases d'une réflexion intéressante, qui est appelée à se poursuivre.

Sur le fond, je n'ai pas vraiment trouvé de point de désaccord avec ce qu'écrit David Lacombled. Même si je ne partage pas toujours ses positions, aucune ne me choque et ne me hérisse le poil. Soi je vieillis, soi la réflexion sur le numérique progresse, et une base acceptable commence à émerger. Je me dis qu'on s'éloigne tranquillement des temps, pas si anciens, mais déjà passé, des débats de la DADVSI et de la Hadopi, où on entendait des conneries aussi énormes que ceux qui les proféraient. Le temps des Marland-Militelo s'éloigne, et même si on entend quelques rétrogrades braire sur internet, source du malheur du monde, ces voix s'éteignent progressivement. L'alternance politique de 2012 y est peut être pour quelque chose, mais aussi sans doute est-ce du à une meilleure connaissance et à une réflexion poussée sur ce qu'est le numérique, ces dangers et ses potentialités. Le tout sans hystérie, ni dans un sens ni dans l'autre. Le livre de David Lacombled est dans cette veine, et propose de poser le débat plus calmement.

David Lacombled travaille chez Orange, connait bien le monde des médias. J'ai donc lu avec attention les chapitres sur la culture et les médias. Il se trouve que ce sont ceux qui je connais aussi un petit peu. Sur ces deux secteurs, je rejoins largement ses analyses, et cela me rassure. Ce que j'aimerais, c'est que ces constats soient également partagés par les éditeurs et industriels (gestionnaires de droits compris) de la Culture. Même si je note des progrès, on est encore loin de la paix entre l'usager et le consommateur que je suis, et ces fournisseurs qui s'obstinent à ne pas comprendre, et surtout, à m'empêcher de satisfaire ce que je considère comme une demande légitime : le libre accès à l'information et à la culture. Qu'il faille payer à un moment donné, pour que ceux qui produisent les "contenus" soient rémunérés, tout à fait d'accord. Mais pas en payant des sommes astronomiques à des gens dont la valeur ajoutée n'est pas évidente. David Lacombled le dit plus poliment que moi, mais il ne dit pas autre chose quand il souligne que des modèles économiques viables existent, à condition d'accepter de changer et de ne pas chercher à ériger des lignes Maginot, mais aussi quand il souligne les limites des systèmes de distribution fermés et la faiblesse de l'offre disponible, notamment pour le livre.

J'ai aussi beaucoup apprécié les passages sur le numérique et la politique. Le numérique, c'est instantanéité et la transparence. Les politiques et les diplomates vont devoir travailler autrement. Ce sera peut-être moins bien, notamment parce qu'il faut réagir vite, sans recul, et que ce n'est pas toujours bon. Il ne sera plus possible de continuer à construire les positions de pouvoir sur la détention d'informations privilégiées. Tout se saura, et parfois, les détenteurs actuel du pouvoir ne sont pas les premiers à être au courant de choses importantes, et souvent, l'apprennent en même temps que les autres. Tout se saura aussi sur la manière dont les décisions se prennent, sur les choix qui ont été opérés, qui restent aujourd'hui plus ou moins opaques, car les politiques se gardent bien de donner les informations permettant de comprendre les tenants et aboutissants de leurs décisions, et surtout, la part exacte qu'ils ont pris dans la décision. Plus ça va aller, plus le mot "responsabilité" va peser lourdement. Par contre, je partage son scepticisme sur le "cyber-activisme" et sur le militantisme sur internet, où les "méchants" sont aussi, sinon mieux équipés que les "gentils". Et surtout, il faut bien se rendre compte que dans ce domaine, le numérique est un outil, qui ne donnera rien si derrière les claviers, ça ne répond pas.

En conclusion, internet et le numérique sont des outils, qui peuvent nous faciliter la vie, comme nous l'empoisonner. On trouve le meilleur et le pire sur internet. Jusqu'ici, on s'est peut-être un peu trop focalisé sur le pire, sans doute parce que ceux qui avaient la parole ne comprenaient pas l'outil, mais se rendaient compte qu'il allait provoquer une redistribution des cartes qui ne serait pas à leur profit. D'où une hystérisation des débats autour du numérique dont il faut sortir. C'est possible si un maximum de voix se font entendre et cherchent à progresser, à se former au numérique, à mettre en avant la manière de bien utiliser l'outil, ce qui peut amener parfois à poser des limites. Un vaste chantier s'ouvre, celui de la formation au numérique.