Jérôme Cahuzac vient de démissionner. Il tenait fermement les commandes du ministère du Budget, assurant le mauvais mais indispensable rôle de celui qui dit non et impose la rigueur budgétaire. Il a été remplacé par un second couteau, Bertrand Cazeneuve. Même s'il a des mérites, il ne pèse pas assez, politiquement, pour tenir la boutique comme le faisait Cahuzac. Il fallait s'attendre à une offensive en règle de tous les "ministères dépensiers" pour tenter de faire bouger les lignes. Elle n'a pas tardé et c'est le ministère de la Défense qui a tiré le premier. Certes, c'est la présidente de la commission de la Défense à l'Assemblée nationale qui parle, mais c'est tellement transparent que ça ne trompe personne. Il est inimaginable que Patricia Adam ait pu donner une telle interview sans l'aval de Jean-Yves Le Drian.

Cazeneuve est donc au pied du mur, une semaine après son arrivée. Une sorte de bizutage, mais surtout, un test. S'il cède, il est mort, tous les autres vont se précipiter dans la brèche et demander la même chose que la Défense. Or, en pleine guerre au Mali, où l'armée française a plutôt bien assuré, il est compliqué de refuser des crédits qui seraient plutôt justifiés, tant le budget de la Défense a servi de variable d'ajustement, vers le bas, depuis des dizaines d'années. Les demandes du ministère de la Défense sont donc parfaitement soutenables, du point de vue de la capacité opérationnelle de la France, de sa capacité à continuer à faire la police en Afrique, rôle pour lequel il ne faudra compter ni sur les américains, ni sur les anglais. Le Drian sait aussi pouvoir compter sur le soutien de la droite, qui bien que largement responsable du sous-investissement pendant 10 ans, n'hésitera pas à chanter l'hymne de la France "grande puissance" et donc de la nécessité de maintenir à flot une armée respectable.

Que cela arrive maintenant n'est pas un hasard. Il s'agit, clairement, pour Le Drian, de prendre son collègue du budget à la gorge, alors qu'il vient à peine de défaire ses cartons, que son cabinet n'est pas constitué, et qu'il n'a pas pris connaissance des dossiers, ni pris la main sur son administration. C'est donc aussi un test pour Ayrault, car cette interview dans le Monde est un tacle limite déloyal d'un ministre envers un autre. Là encore, si Ayrault laisse faire, il y perdra un peu d'autorité. Cazeneuve lui en voudra, et tous les autres ministres auront compris que la technique du Blitzkrieg fonctionne. Ce sera le signal qu'on peut continuer à se tacler entre collègues, puisque l'arbitre ne dit rien et ne siffle pas le "hors-jeu".

S'il fallait encore une preuve que le gouvernement ne constitue pas une vraie équipe, mais un assemblage de personnalités qui jouent perso, la voilà. Attendons de voir la réplique chez Cazeneuve, Moscovici et Ayrault...