La démission de Jérôme Cahuzac a été pour moi un coup de tonnerre, même si, rétrospectivement, elle est parfaitement logique et inéluctable. A partir du moment où une enquête officielle est lancée, et que la justice a validé l'enregistrement, admis comme preuve, où Cahuzac dit explicitement avoir un compte en Suisse, c'est très mal barré et la démission est inévitable. Coupable ou pas, ce n'est pas la question (la justice tranchera). Quand à chaque rencontre d'un ministre avec la presse, on ne lui parle que de l'affaire, que les apparences sont contre lui, il devient inaudible et n'est plus, politiquement parlant, en mesure de rester au gouvernement. C'est la jurisprudence Gaymard... Ce n'est plus le sujet, de toute manière. Je crains malheureusement que Cahuzac, qui a 60 ans, ne soit plus désormais que député-maire de Villeneuve-sur-Lot, sans espoir de retour sur le devant de la scène.

Ce qu'il faut maintenant gérer, c'est l'onde de choc politique pour le gouvernement. Il n'aura pas fallu 10 mois pour qu'un ministre, et pas n'importe lequel, soit contraint à la démission après avoir été mis en cause pour un délit pénal. Pour la République irréprochable, ça en fiche un coup. Le changement, sur ce point, ce n'est pas maintenant. Et ça commence à faire beaucoup de points sur lesquels il y a une très forte continuité entre l'équipe de droite et l'équipe de gauche. La foudre a en plus frappé un pilier du gouvernement, un ministre respecté sur tous les bancs pour sa compétence, doté d'un charisme fort. Médiatiquement, c'est une grosse perte, qui n'est pas compensée par l'arrivée d'une "star". Au-delà de cet effet immédiat, il risque d'y avoir un effet domino assez dévastateur.

Jérôme Cahuzac était en parfaite adéquation avec son ministère, et au regard de la situation financière du pays, il n'avait pas trop de tous ses atouts pour se faire obéir de son administration, se faire respecter des autres ministres et gagner les arbitrages (même s'il ne les gagnait pas tous...), d'inspirer la confiance à l'extérieur en donnant l'image d'un ministre qui tenait fermement la barre des finances. Cazeneuve est sans doute quelqu'un de très bien et de très compétent, mais il est certainement plus crédible sur les questions de défense (il est élu de Cherbourg) que sur les Finances. Le gros problème de Hollande, et il va le payer cher, c'est qu'à part Cahuzac, le PS n'a personne de crédible à mettre aux finances. Même à l'Assemblée nationale, les spécialistes socialistes de la commission des Finances ne font pas le poids. On se retrouve dans la configuration de 1999, où DSK qui avait la carrure de Cahuzac est contraint à la démission suite à une mise en examen. Il est remplacé par un Christian Sautter, homme honorable sans aucun doute, mais pas à la hauteur, qui fait à peine un an avant que l'on doive, d'urgence, transférer Fabius de l'Hôtel de Lassay vers Bercy. Je pense qu'en 2014, au remaniement d'après les municipales, on ne voit Didier Migaud s'installer à Bercy...

Cette affaire, et les perspectives que je viens de décrire, vont complètement déséquilibrer Bercy, tous ministères confondus, à commencer par Moscovici, victime collatérale de cette démission. Censé être le "patron" d'un grand Bercy, il a été progressivement déshabillé, avec Bricq au commerce extérieur, Pinel à l'Artisanat et au Commerce comme ministre de plein exercice, donc pas sous son autorité. Il a aussi un redoutable adversaire en la personne de Montebourg, qui mène avec lui une rude guerre d'influence et de leadership que Moscovici n'a pas vraiment perdue, mais où il ne s'est pas franchement imposé non plus, notamment sur le plan médiatique. Son atout était d'avoir Cahuzac à ses côtés, comme ministre délégué. Le deal entre les deux pouvait se résumer ainsi : soutien face à Montebourg, contre autonomie de fait de Cahuzac sur les questions budgétaires. Pas sûr que Cazeneuve puisse apporter le même soutien dans la rivalité avec Montebourg. Et surtout, si Migaud doit arriver, ce ne sera pas pour être le ministre délégué de Moscovici, mais pour prendre sa place...

Quand on sait que la coordination gouvernementale et la gestion des rivalités entre ministres est l'un des gros points faibles de Ayrault et de Hollande, on se dit que ça peut mener loin et affaiblir directement Ayrault. Quand on sait qu'un certain nombre de ministres (et de non-ministres) lorgnent sa place, et que beaucoup se disent qu'ils feraient aussi bien, sinon mieux que lui...

Médiapart, en sortant cette affaire, a jeté une allumette dans une pinède du sud de la France en pleine canicule. Le feu vient de partir et le pompier, c'est pépère Hollande...