Régulièrement, les messages des lobbies à destination des politiques appuient sur un point : le nombre d'emplois. Nous pesons X milliers ou millions d'emplois (non délocalisables) c'est encore mieux, donc il faut nous écouter, et sous-entendu, nous donner ce qu'on demande, sinon, on pourrait licencier. Jean-Noël Tronc, directeur général de la SACEM, vient d'en donner encore un magnifique exemple.

Dans cet interview, il fait de la gonflette sur le poids du secteur de la musique, un peu comme certains poissons qui doublent ou triplent de volume à l'approche d'un prédateur, pour le décourager. C'est le jeu, les autres font pareil, à commencer par le numérique et sa fantastique (au sens de fantasque) étude MacKinsey, aux chiffres absolument délirants. En tout cas, il insiste bien sur le nombre d'emplois, avec un petit coup de projecteur sur Virgin (histoire de dire que ça va mal et qu'on perd effectivement des emplois). En comparaison, il souligne ce qu'il considère être le faible nombre d'emplois générés par le numérique. C'est clair que Twitter ne sera pas un gros pourvoyeur d'emplois directs en France, pas plus qu'Amazon.

Mais Jean-Noël Tronc montre en même temps qu'il n'a pas compris l'essentiel de l'apport du numérique. Si les entreprises numériques ne créent en effet pas tant que ça d'emplois directs, leur effet diffus est énorme. Combien de personnes arrivent à travailler, à générer une activité et un revenu (même accessoire) grâce à la revente en ligne sur des sites comme amazon ou eBay ? Peut-on mesurer la productivité supplémentaire apportée par l'utilisation de Twitter ou d'autres outils "réseaux sociaux". On pourrait trouver d'autres exemples de gains diffus pour l'économie, liés au numérique. Dans ce contexte, parler uniquement en "emplois directs", sans même se poser la question de la productivité de ces emplois, et donc de production de richesse, c'est être à coté de la plaque. On s'en moque un peu du nombre d'emplois directs, ce qui compte davantage, c'est "quelle Valeur Ajoutée" quelle richesse produite.

A partir de là, les discussions avec les pouvoirs publics seraient bien différentes. Je vais faire mon libéral, mais il n'empêche que l'érection de barrières (la propriété intellectuelle en est une, magnifique même) gêne la fluidité des échanges et l'innovation. Donc, de fait, la création de richesse. Le numérique, à ses débuts, a montré avec par exemple le logiciel libre, à quel point l'absence de barrière à l'entrée permet de créer de l'activité et de la richesse. Si les entreprises à "système propriétaires" avaient réussi à étouffer le logiciel libre, nous n'en serions certainement pas au stade de développement. Pour autant, il faut que toute personne qui apporte quelque chose d'utile puisse en retirer une rémunération. Celle-ci peut prendre d'autres formes qu'une rente systématique, comme semblent le croire les "rentiers de la propriété intellectuelle". Ce qui compte, c'est le principe, à savoir que l'auteur puisse toucher quelque chose, si ce qu'il a produit permet de générer de la richesse. Les modalités, par contre, doivent s'adapter, afin de ne pas tuer l'écosystème.

Ils doivent basculer sur un autre paradigme, celui de la création de valeur. Ils ont malheureusement tendance à surévaluer leur part de création de richesse, à croire que le contenu fait tout, et que le reste n'est que de la distribution banale, qui n'apporte aucune valeur ajoutée à leur produit. C'est là qu'ils se trompent lourdement, car les usages possibles avec un contenu culturel numérique sont bien plus nombreux que ce que l'on pouvait faire avec les supports physiques d'autrefois. On peut bien entendu continuer à écouter la musique, regarder les films et lire les textes. Mais on peut aussi les réutiliser, y compris pour des usages qui n'étaient pas prévus à l'origine. Le numérique permet ces réutilisations. Il permet aussi des mises en contact et des possibilités de partage autour de ces produits et de ces pratiques.

La valeur ajoutée des entreprises du numérique vient des possibilités techniques concernant les usages, et surtout, de la mise en relation. Le numérique permet de faire bien plus de choses, de générer bien plus de richesse à partir de ces "contenus culturels" qu'auparavant. A la limite, c'est le produit culturel, simple matière première, qui est l'intrant ayant le moins de part dans la création de valeur. C'est d'autant plus vrai quand les industries culturelles s'échinent à mettre des bâtons dans les roues aux réutilisations "non autorisées" et au partage. Ils ne se rendent pas compte qu'en se positionnant autrement, en devenant parties prenantes à cet écosystème, et non plus simples prestataires extérieurs fournisseurs de matière première, ils pourraient y gagner beaucoup plus.

La Valeur Ajoutée est dans la transformation, pas dans la production de matière première. On a beau protester, tempêter, ça ne change rien. Le véritable poids économique n'est pas le nombre d'emplois, mais le montant de la richesse produite. Quand on regarde les choses sous cet angle, on voit que la SACEM et consorts ont encore beaucoup de chemin à parcourir.