La Bibliothèque nationale de France vient de passer des accords avec des firmes privées, afin de numériser ses fonds anciens. Une très grosse opération : 70 000 livres et 200 000 enregistrements sonores, qui va coûter cher. L'Etat n'ayant pas les moyens de tout financer, a choisi un partenariat public-privé, comme il s'en fait tant aujourd'hui. Au terme de l'accord, les sociétés privées procèdent à la numérisation et ont un droit exclusif d'exploiter en ligne ces fichiers numérisés pendant 10 ans. Les documents restent consultables sur place, à la Bnf, et dans 10 ans, tout est versé sur Gallica, donc totalement libre d'accès.

Certains hurlent à l'atteinte intolérable au domaine public, parlant même de privatisation. Personnellement, je ne vois pas où est le problème. Les documents sont toujours consultables, dans les conditions actuelles, et à terme, tout sera en ligne gratuitement. Les sociétés privées ont juste le droit, pendant 10 ans, de développer un service qui n'existe pas actuellement. Mais en aucun cas, la propriété de quoi que ce soit du domaine public leur est transféré. Certes, on prend 10 ans de retard dans l'accessibilité au fond ancien (livre d'avant 1700). Ce retard est à mettre en regard avec l'argent que l'Etat aurait du sortir, seul, et maintenant, pour cela.

Le rôle des politiques est de trancher et d'arbitrer entre de multiples demandes, concurrentes ou contradictoire. L'argent manque, ce n'est un secret pour personne, et tous les besoins ne seront pas couverts. Il va falloir différer des projets, voire les abandonner ou réduire sérieusement la voilure. C'est partout pareil. Quand on regarde les coupes sombres dans le budget de la culture, on voit qu'il y a pas mal de choses qui ne se feront pas, ou plus tard. Dans le lot, la numérisation des livres anciens de la BNF ne s'en tire pas trop mal, puisque cela va se faire. Mais ce projet n'est pas assez prioritaire pour justifier que tout soit tout de suite en ligne. S'il n'y avait pas eu ce partenariat public-privé, on peut penser que la numérisation aurait mis plus de temps à se faire, et que Gallica se serait remplie tout doucement. A quel stade en seront nous dans 10 ans si on reste sur l'option tout-public ? Pas certain que tout y soit. Pas certain non plus que les numérisations réalisées soient de qualité, alors que là, les sociétés privées allant les exploiter, pour leur compte pendant 10 ans, elles ont un intérêt bien compris à ce que les numérisations soient d'excellente qualité.

Ce partenariat public-privé, tel qu'il est signé (reste à voir comment il sera appliqué) ne me choque pas. Les temps sont durs et la numérisation des livres antérieurs à 1700 n'est clairement pas une priorité politique sur laquelle on peut mobiliser les foules. Le projet aurait très pu rester en rade. Il va se faire, il ne va pas priver les lecteurs de l'accès aux documents. On va juste différer dans le temps la mise en ligne généralisée. Il faut bien trouver l'argent quelque part, et s'il ne vient pas l’État, il vient des usagers. Oui, des universités françaises qui n'ont pas des budgets fabuleux vont payer, mais il faut voir que la clientèle visée, ce sont les universités étrangères, et notamment anglo-saxonnes qui sont elles, bourrées de pognon.

S'alarmer comme le font certains sur ce sujet (que j'apprécie beaucoup par ailleurs) me semble être contre-productif. Il n'y a pas privatisation, il y a concession, et sans restriction des accès existants. Il faut aussi savoir tenir compte des contraintes extérieures, notamment des besoins de financement. Si le partenariat public-privé est indispensable pour que le projet se fasse dans de bonnes conditions à court terme, il faut savoir être un minimum souple (surtout que l'essentiel n'est pas atteint). A se poser en extrémistes, on perd rapidement son crédit auprès des décideurs. Il faut savoir choisir ses combats, faire la distinction entre l'essentiel et l'accessoire et sortir un peu de son domaine. Le domaine public et le libre accès à la connaissance, c'est bien, je suis pleinement pour, mais il n'y a pas que ça dans la vie. S'enfermer dans un domaine, dans une cause très précise et penser que c'est une priorité absolue qui doit l'emporter sur toutes les autres peut amener à commettre des erreurs de jugement...