Hier, je ne suis pas allé manifester. Ce n'est pas ma culture politique, et en plus, j'approuve, sur le fond, le principe de l'extension du mariage aux personnes du même sexe. Enfin, je refuse de m'engager dans ce que l'on ne peut pas appeler un débat, mais un combat de rue, où chaque camp est crispé sur ses positions. Il n'y a aucun dialogue, mais des échanges d'invectives, où la mauvaise foi et la bêtise sont à peu près également partagées. Cette manière de légiférer et de prendre des décisions collectives est profondément affligeante.

Le droit de la famille est à revoir, c'est une évidence. L'augmentation du nombre de divorces, les familles recomposées, l'allongement de la durée de vie, tout cela demande, au minimum, un toilettage du code civil. Des ajustements ont eu lieu, mais très partiels, et souvent, par le biais de pratiques des juges, qui utilisent les outils du droit, conçus pour traiter des exceptions, de manière massive. Quitte à devoir mettre l'ouvrage sur le métier, il aurait été possible d'en sortir une grande loi de réforme de la filiation, comme nous avons eu, en 1975, une grande loi sur le divorce. Une telle loi aurait permis de commencer par poser les problèmes à résoudre, puis d'étudier les outils juridiques permettant de le faire, avec de trancher. Les problèmes que rencontrent les couples homosexuels font partie de ceux qui doivent être résolus, le mariage étant une solution parmi les autres. Au lieu de cela, le gouvernement socialiste a préféré décider d'emblée de l'outil juridique, sans se poser la question de savoir ce que, concrètement, cela résolvait comme problème (et ce que cela ne résolvait pas), sans replacer cette réforme dans son contexte d'ensemble. C'est, pour moi, une erreur politique majeure.

En choisissant de saucissonner ainsi la réforme du droit de la famille, on prend le risque de faire un mauvais boulot technique. On prend, par le première loi, des options, sur lesquelles le reste de la réforme devra se caler. On fait donc le choix de privilégier une partie de la population en lui donnant le maximum, au risque de bloquer certaines possibilités pour d'autres parties de la population. A partir du moment où on ouvre complètement l'adoption, en autorisant le mariage pour tous, on va sans doute négliger les outils du type "statut du beau-parent" en ce concerne le droit des successions. Ces familles hétérosexuelles recomposées pourraient se voir orientées vers l'adoption, si elles veulent créer des liens juridiques de nature successorales au sein de la famille recomposée. Cette solution ne leur conviendra peut être pas à toutes, et certains auraient préféré que l'on modifie juste un peu le droit des successions, pour permettre à un beau-parent de léguer ou de donner à ses beaux-enfants sans que cela soit taxer au titre de la catégorie "sans lien de parenté". Ce n'est qu'un exemple, on pourrait en trouver d'autres. Ce qui est sur, c'est que faire le mariage pour tous dans une première loi ne peut que rigidifier la réforme de la famille annoncée pour le mois de mars.

Le deuxième problème que cela pose, c'est qu'une réforme partielle met en évidence que cette réforme du mariage pour tous n'a rien, ou très peu à voir, avec une réforme du droit de la famille. C'est juste le paiement d'une dette du candidat socialiste à un lobby qui l'a soutenu pendant sa campagne électorale. Je pense que pour beaucoup de gays, avoir le mariage par le biais d'une grande réforme de la filiation, où ce sujet n'est qu'un chapitre parmi d'autres, n'aurait pas posé problème. Ce qui compte, c'est d'avoir le droit de se marier. En choisissant de procéder à cette réforme par un texte dédié, François Hollande cède aux militants de la cause LGTB, qui en plus d'avoir le beurre, veulent aussi l'argent du beurre. Non seulement il leur faut le mariage pour tous, mais en plus, il faut que cette réforme soit un signe visible de leur influence et de leur pouvoir. La demande qui émane de ces associations est en fait une demande de reconnaissance symbolique que l'homosexualité est l'égale de l'hétérosexualité. La demande est donc double, et cela ne facilite jamais les choses, l'une des demandes phagocytant souvent l'autre.

Il ne faut donc pas s'étonner, dans le cas présent, que la réaction du camp d'en face soit violente, car si la demande technique du mariage pour tous recueille une majorité dans la population, la demande d'une reconnaissance symbolique de la "normalité" de l'homosexualité ne recueille certainement pas une même majorité. On peut penser qu'il y aurait eu une opposition au mariage pour tous qui aurait été inclus dans une grande loi sur la famille, mais elle n'aurait certainement pas été ce qu'elle est actuellement. La demande symbolique de reconnaissance de l'homosexualité a cristallisé et "hystérisé" l'opposition, qui a pu ainsi exprimer ce qu'il faut appeler une forme d'homophobie sans pour autant le dire directement. Ce n'est après tout que la réponse parallèle à la demande des associations inter-LGBT qui, sous couvert d'une réforme technique, demandaient, sans l'exprimer clairement, une reconnaissance symbolique qu'une majorité de la population n'est pas prête à leur accorder.

Ce "débat" était donc biaisé dès le départ à cause de ces non-dits et de ces objectifs cachés, de part et d'autre. Il ne faut pas s'étonner que cela ait tourné à la bagarre. Dans cette affaire, c'est le gouvernement qui risque de perdre beaucoup.

François Hollande a montré une fois de plus son amateurisme et son incapacité à trancher de manière claire, avec notamment l'épisode de l'amendement sur la PMA. Un coup c'est déposé, puis ça ne l'est plus mais reporté, tout en se demandant si ça ne va pas être déposé quand même par les Verts. Cela instille le doute sur la portée réelle de la réforme, car autoriser le mariage pour régler des questions d'autorité parentale et de droit des successions, c'est une chose, l'autoriser pour ouvrir le droit à la procréation médicalement assistée, voire à la gestation pour autrui, c'est autre chose. Autant, la réforme purement "droit de la filiation et de la succession" me parait acceptable (sans être nécessairement la seule possible pour répondre aux attentes), autant la deuxième me dérange profondément, car on arrive sur la marchandisation du corps humain avec la GPA. Anthropologiquement, on va beaucoup, beaucoup plus loin que le mariage. D'ailleurs, bien des socialistes sont plus que réticents à cette évolution vers la PMA et la GPA, et de ce fait, ne savent plus comment se positionner sur ce texte, qui crée un flottement dans la majorité. François Hollande aurait du, dès le départ, trancher clairement pour une option, mais ne surtout pas laisser les choses dans le flou comme il l'a fait.

François Hollande a également offert l'occasion à la droite dure de se refaire une santé. Rien de tel pour l'opposition qu'une bonne réforme bien clivante, pour se remettre en selle. La manifestation du 13 janvier a été un succès, avec une très bonne mobilisation, fruit d'un travail important sur plusieurs mois. Il en restera forcément quelque chose. Des réseaux se sont créés, qui vont perdurer. Pour les militants, cette manifestation est un marqueur historique, une référence comme l'a été la manifestation de 1984 pour la défense de l'école privée. Là encore, il en reste quelque chose. En fait, François Hollande a remobilisé la droite conservatrice. Il va en payer le prix tout au long de son mandat, car si c'est le droite dure qui prend le leadership de l'opposition, on va vers un quinquennat d'affrontements et de violence politique dont personne, et certainement pas le pays, en sortira grandi. Pour un président que se voulait "normal" et "apaisant", c'est un bel échec.

Accessoirement, François Hollande a pris le risque de ne plus avoir assez de punch et d'élan politique pour mener à bien la réforme de fond du droit de la famille. Il est évident que malgré l'ampleur de la manifestation, le projet de loi sur le mariage pour tous sera adopté. Le coup est déjà parti, le gouvernement ne peut plus reculer sans entamer fortement son crédit politique. Mais cela peut l'amener à se montrer beaucoup plus prudent, voire timoré, sur les sujets suivants. Ceux-ci n'ayant été qu'esquissés, voire pas du tout annoncés, il est beaucoup plus facile d'y renoncer sans que cela apparaisse comme une reculade. La manifestation du 13 janvier a sans doute cassé l'élan politique de la gauche sur les sujets sensibles pour cet électorat. La PMA pour tous a du plomb dans l'aile, car les socialistes opposés à cette réforme ont des arguments pour les débats en interne. Je ne vous parle pas du débat sur l'euthanasie, où le rapport Sicard peut déjà être envoyé aux archives. Maintenant que les catholiques sont organisés et rodés, ils sauront sans problème mobiliser à nouveau sur cette question très sensible. Le lobby pro-euthanasie ne fait clairement pas le poids. C'est à la fois heureux et malheureux. Des réformes à mes yeux inacceptables, comme l'autorisation de l'euthanasie, ne verront sans doute pas le jour, ou alors sous une forme inoffensive. Par contre, des évolutions qui auraient été nécessaires ne se feront pas, ou pas suffisamment, faute d'impulsion politique. Le risque est de perdre du temps et de continuer le bricolage juridique sur le droit de la famille.

Cette loi sur le mariage pour tous ressemble, sur certains points, à la loi Hadopi. Il s'agit d'un passage en force, à la demande d'un lobby puissant, qui a donné lieu à une opposition virulente. Cela n'a pas empêché la loi d'être adoptée, mais le coût politique ayant été élevé pour le gouvernement, il n'a pas été plus loin sur le sujet.