J'ai eu l'occasion dans mon dernier billet, de déplorer que le ministère de la Culture se soit fait complètement capturer par l'industrie dite "culturelle", ce vaste magma regroupant rentiers de la propriété intellectuelle, producteur-vedette de contenus (éditocrates inclus) producteurs de musique et de cinéma, éditeurs littéraires. Même s'ils se disputent beaucoup entre eux, ils savent aussi faire front commun pour défendre leurs privilèges (subventions publiques, protectionnisme commercial, obligations pesant sur les autres acteurs économiques de la filière...) et poser les termes du débat afin de justifier politiquement leur position.

Je ne saurais leur reprocher de défendre ainsi leurs intérêts. Au fond, l'existence d'une industrie de la Culture et du divertissement ne me dérange pas, et ils ont leur place et leur utilité. Je leur reproche juste de dépasser certaines limites et je souhaiterais les remettre à leur juste place. Je suis arrivé au constat qu'il manque, en face de ces industriels, un autre lobby, qui défende l'accès libre et gratuit à la connaissance et à la Culture (entendu comme le fond commun de civilisation). Le système est ainsi fait que les politiques n'écoutent que ceux qui se font entendre. Alors, faisons nous entendre ! Pour cela, il faut trois ingrédients : des gens motivés et organisés, une réflexion cohérente sur les buts à atteindre, et des propositions construites et constructives. Je crois qu'on y est.

Pour les gens motivés et organisés, c'est en train d'émerger, et il faut dire que le lobby d'en face nous a bien aidé. Les combats contre leurs projets délirants, DADVSI, Hadopi, ACTA et consorts ont rassemblé et soudé des militants, qui se retrouvaient à chaque fois et ont fini par bien se connaitre et s'apprécier. Cela finit par des structures, plus ou moins formelles, qui sont des points de ralliement : la quadrature du Net, Savoirscom1 en sont de bons exemples. Tous fonctionnent en réseau et se sont donnés les moyens (certes bien minces à coté de ceux d'en face) de travailler, pour produire des idées et mobiliser, avec un rôle particulier dans la communication et le lobbying. Il en faut qui se coltinent ce travail chronophage et difficile, où on s'en prend plein la gueule car on est exposé. Mais ces gens là, je pense qu'on les a (merci à eux de se dévouer).

Pour la réflexion cohérente sur les buts à atteindre, ça vient aussi. C'est peut-être un peu plus lent, car cela demande un travail de fond. Mais globalement, les fondements sont là, avec des "gourous" comme par exemple Richard Stallman, ou plus près de nous, Philippe Aigrain, qui font globalement "autorité" et permettent de fédérer en personnalisant le courant d'idée. Un corpus intellectuel est là, qui s'étoffe, pour donner une véritable colonne vertébrale. Le travail est encore loin d'être terminé, notamment pour ce qui est de donner une véritable "légitimité" à ce courant de pensée centré largement autour de la notion de "biens communs" et d'espace public non marchand. Il manque peut être une étape, celle de la validation "universitaire" et "scientifique", avec les moyens qui vont avec, pour développer encore davantage la réflexion. Il va falloir de la matière et des relais nombreux pour écrire et diffuser une nouvelle vision "politique" de ce que doit être la culture, afin de concurrencer les éléments de langage que le lobby des industriels ont réussi à inculquer très profondément aux décideurs. Il va falloir "déconstruire" et ce n'est pas une mince affaire.

Enfin, il faut des propositions constructives. Lutter en étant juste contre, ça ne mène nulle part. Il faut des contre-propositions, crédibles et applicables. Sinon, les politiques ne vous écouterons pas et ils auront raison, car ils ont des problèmes, urgents et actuels, à résoudre, et ont besoin de solutions opérationnelles, pas de yaka-faukon. Là aussi, les choses avancent, avec un travail de fond avec des professionnels, des propositions de lois qui sont la traduction concrète de la réflexion. Cela passe aussi par la dénonciation des errements et des erreurs des adversaires, la surveillance experte des initiatives prises par les acteurs, dans le but de les faire évoluer dans le "bon sens". On est au début, mais ça ne peut que progresser.

Je pense que les choses sont sérieusement en train de se cristalliser depuis cet été. Il reste encore du chemin, c'est évident, mais la machine est lancée. Elle va maintenant produire, faire de la politique au sens noble du terme, c'est à dire peser sur les décideurs politiques pour que les buts poursuivis par le groupe soient pris en compte, et que leurs propositions soient écoutées dans les délibérations politiques, et si possible entendues.