Aurélie Filippetti, Ministre de la Culture et de la Communication vient de publier dans Libération une tribune qui ressemble fort à un programme ministériel. Petite lecture critique...

Comme d'habitude, beaucoup de poncifs et de clichés sur la culture "ferment de citoyennené", "espoir pour l'avenir", "lien avec notre histoire". Tout cela est bien joli, mais ça ne mange pas de pain. Vient ensuite une phrase qui me plait bien "La culture permet aux citoyens de s’approprier un espace public". Je me prends à rêver qu'elle s'est enfin convertie à la culture "bien commun", mais la phrase suivante réduit clairement le champ. Elle ne semble parler que du patrimoine au sens "vieilles pierres". Certes, c'est important et je ne saurais reprocher à une ministre de la Culture d'augmenter le budget d'entretien et de restauration des monuments historiques. C'est même pour moi, l'un des rôles essentiels du ministère de la Culture. Au passage, je me dis que la liberté de panorama devrait plaire à Aurélie Filippetti. En fait, elle nous promet une nouvelle loi, alors que ce qu'il faudrait surtout, ce sont des budgets, vu qu'on ne refait pas les toitures et les ravalements avec des lois, mais avec de l'argent. On risque donc de ne pas aller bien loin, mais une lueur d'espoir est permise quand même. Peut-être que dans cette loi, on pensera un peu aux droits du public.

Elle passe ensuite dans le vif "conquérir l'espace public numérique" puis fixe le cap "Voilà le nouvel espace de création et de diffusion dans lequel l’action du ministère doit mieux se déployer; celui où la rencontre avec les publics est la plus réactive". Je me dis que finalement, ça fini par rentrer, et qu'elle a enfin compris que tout se jouait là. Elle a également pris conscience que les mécanismes de soutiens aux industries du divertissement ont du mal à se faire au nouveau cadre numérique, voire sont franchement obsolètes. Là encore, je salue la lucidité (au bout d'un moment, à force de se prendre le mur dans la gueule...).

Et puis vient la déception : "le gouvernement lance l’acte II de l’exception culturelle : élaborer les nouveaux outils qui concilieront notre soutien à la création avec le développement numérique". En clair, le but est de trouver les outils pour continuer à gaver d'argent public les industries du divertissement, et à la protéger artificiellement de la concurrence étrangère, tout en verrouillant la distribution afin de continuer à tondre le client comme avant. Quelque part, elle est dans la logique des ministres de la culture depuis des décennies, qui assimilent culture et industrie du divertissement, et qui considèrent qu'il n'est pas possible de produire des contenus culturels en dehors de ce système. Cette vision n'est pas complètement fausse, si on part effectivement du postulat que la culture se limite à ce que produisent les industries dites culturelles. C'est sans doute un des cœurs du problème politique, cette incapacité à développer une vision de ce qu'est la culture qui ne soient pas celle écrite par les lobbystes des SPRD, du monde de la production audiovisuelle et de l'édition.

Elle part ensuite sur l'autre grande ligne de la politique culturelle, celle qui consiste à dire que la "Culture", c'est la "rencontre avec les oeuvres". Cette vision descendante était sans doute pertinente il y a encore 20 ans, elle l'est de moins en moins aujourd'hui, où le public, notamment jeune, ne se contente pas d'admirer les œuvres, mais souhaite aussi se les approprier. La Culture, c'est aussi produire, reproduire en y mettant du neuf. Or, le droit de la propriété intellectuelle entrave en permanence toute réappropriation par le public, dans une logique d'exploitation maximale par les ayants-droits. Ce que la ministre ne semble pas avoir compris, c'est que la culture, c'est un support de lien social. Le partage non marchand des oeuvres, ce n'est pas seulement un moyen de ne pas payer, c'est aussi créer des liens en faisant connaitre aux autres ce que l'on aime, susciter leurs réactions et engager un dialogue. Cette dimension communautaire de la "consommation culturelle" semble totalement échapper à notre ministre (comme à beaucoup de ceux qui l'entourent), car elle trop focalisé sur la culture "émotion personnelle et intérieure".

La partie sur l'audiovisuel est pathétique. En lisant entre les lignes, on se rend compte que la Ministre ne sait pas quoi faire de l'audiovisuel public, et cela se traduit pas des propos à peu près incompréhensibles comme par exemple : "Cette politique nécessite d’en finir avec la verticalité qui ne résolvait en rien la fracture entre ceux pour qui la culture est naturelle et la majorité qui s’en trouve exclue, et qui sépare l’action de l’Etat de celle des collectivités territoriales". Le plus comique est quand même de qualifier de "pratique culturelle" le fait de regarder la télévision...

Le drame du ministère de la Culture est d'être enfermé dans une politique de l'offre. La Culture est nécessairement produite par une élite, avec de gros moyens financiers. Si un pays n'a pas d'industrie culturelle, il ne peut rien produire et sa culture nationale disparait. Je m'élève contre ce postulat "hors de l'industrie, point de salut culturel". C'est une représentation qu'il va falloir attaquer, car elle est profondément ancrée dans la tête de nos décideurs. La culture ne se résume pas aux contenus produits par les industries dites culturelles, qui sont plus du divertissement. Qu'on ne me dise pas que "Astérix et Obélix au service de sa Majesté", c'est de la culture. Tous les pays qui n'ont pas ou plus d'industrie culturelle comme la France n'en conservent pas moins une identité et une culture très spécifique. Enfin, il va aussi falloir regarder en face la réalité de "l'influence" de la culture française à l'étranger, car une partie de la justification de "l'exception culturelle" repose sur le mythe de la culture française qui rayonne à travers le monde. Avoir une industrie cinématographique aussi puissante que la notre est-il une condition indispensable au maintien d'une culture française ? La réponse n'a rien d'évidente, car à être trop protégée et gavée d'argent, notre "industrie culturelle" produit beaucoup de médiocrité.

La Culture, c'est aussi la culture populaire, celle que produit un peuple, et ça ne passe pas nécessairement par l'audiovisuel, et surtout, ça ne se limite pas à une contemplation. La culture populaire, c'est la réutilisation, l'appropriation symbolique, qui peut difficilement se faire s'il y a un péage à chaque étape, avec des clauses restrictives d'usage, même quand on a payé. Certes, c'est une autre forme de culture, qui ne produit pas nécessairement de "grandes œuvres" et qui n'a pas la visibilité de ce que peut, parfois, produire l'industrie. La culture, ce ne sont pas que des œuvres, c'est aussi quelque part une "âme", un "génie national". Que dire d'une culture française qui se construirait sans les français, juste vus comme un débouché commercial prié d'avaler sans broncher (et de payer) ce qu'on lui sert. Le droit de la propriété intellectuelle étouffe complètement cet aspect.

Il y a aussi l'oubli que la Culture, c'est aussi une affaire de "bien commun" et de "non marchand". Il suffit de lire quelques anthropologues pour s'en rendre compte. Or, le ministère de la Culture a été complètement capturé par l'industrie, et n'est plus qu'un simple guichet, incapable de prendre des décisions "politiques", c'est à dire pouvant aller contre les intérêts immédiats de certains lobbies. Aurélie Filippetti est en cela dans la lignée de ses prédécesseurs depuis 10 ans, sans la moindre vision politique de ce que doit être une vraie politique culturelle dans toutes ses dimensions. Il y a dans cette tribune quelques éclairs montrant qu'Aurélie Filippetti commence à structurer une vision politique, avec quelques intuitions qui permettent d'espérer. Il manque juste le courage politique de se libérer de l'emprise des lobbies de l'industrie du divertissement et des rentiers de la propriété intellectuelle, qui se sont accaparé toute la place, faisant de la défense des intérêts de leur industrie, l'alpha et l'oméga d'une politique culturelle.