Google est une firme très prospère (même si elle connait quelques petits accidents) qui gagne beaucoup d'argent. Cela suscite des envies, notamment de la part du monde de la "culture" française, ce vaste ecosystème qui a renoncé au modèle économique "normal" consistant à vendre des produits, pour en retirer un bénéfice, au profit d'un modèle économique de prédation. Depuis des lustres, ils sont dans la posture qui veut que la "Culture" ne doit pas être un produit comme un autre, en clair, qu'ils ne soient pas soumis, eux, à la pression de la rentabilité, mais qu'au contraire, ils puissent vivre dans une petite bulle préservée des contraintes extérieures, avec un modèle économique de pure offre (qui se fout éperdument de la demande).

Pour cela, ils ont inventé de nombreux instruments, certains marketing, comme la fameuse "exception culturelle", d'autres plus techniques et juridiques, comme le droit d'auteur, qu'ils ont tiré aussi loin qu'ils le peuvent, avec notamment les droits voisins, où on étend aux prestataires techniques le modèle des "créateurs". Ce système leur permet de faire les poches d'autres, à commencer par celle de l'Etat, qui subventionne à fond perdus, sans bien entendu avoir le droit de réduire la voilure et de porter la moindre appréciation sur la qualité de la production. Comme cela ne suffit pas, les industries culturelles ont aussi fait les poches des groupes de l'audiovisuel privés, qui s'en sont un peu mieux sortis que l'Etat, puisqu'ils se sont simplement vus contraints à des montants minimum d'achat auprès des industries culturels, achats qu'ils étaient de toute manière obligés de faire pour alimenter leurs programmes. Au passage, ils ont aussi assuré la trésorerie des industries culturelles, avec des obligations de "préfinancement". Un équilibre satisfaisant, même si pas toujours apaisé, a été trouvé. Ils ont aussi fait les poches des industriels de l'informatique avec la redevance pour copie privée, mais ça ne devrait pas durer, certains mécanismes juridiques essentiels étant contraires au droit européen.

Mais comme les besoins d'argent des cultureux sont infinis, ils sont toujours en quête d'une nouvelle proie à saigner. Depuis quelques temps, ils ont trouvé une nouvelle cible : internet, et notamment les grosses firmes américaines qui regorgent d'argent. Ils reproduisent donc le modèle habituels, et réclament une dîme. C'est vers Google que se portent les demandes. Cette entreprise étant accusée d'utiliser les "contenus" pour tourner sa boutique, elle doit passer à la caisse. L'argumentation est encore très incertaine, les cultureux en chef ne maitrisant visiblement pas la technique, et en plus, Google refuse de payer, et même de négocier quoique ce soit, ce qui est logique et rationnel.

Étudions un peu la base des réclamations de la presse française, puisque c'est cette branche de l'industrie culturelle qui est à la pointe (en sachant qu'en cas de victoire, tout le reste de la meute viendra se gaver). On nous dit que Google "utilise" les contenus. C'est un peu court, et vaut mieux pour les cultureux qu'ils ne développent pas trop. La question qui fait beaucoup de bruit est celle du référencement et des revenus publicitaires que cela génère pour Google. Et là, ça devient intéressant, car ce n'est pas avec les bannières sur Google actualité et autres sites où se trouvent des liens en direction de sites de presse que Google va faire beaucoup de profit, vu qu'il n'y en a pas ou très peu. Au passage, les sites de presse sont bien content du trafic que Google envoie vers leurs sites à eux, qui sont à l'inverse, bien remplies de bannières publicitaires. Si on s'en tient à cet aspect, on est dans du gagnant-gagnant, où ce sont les sites de presse qui ont le plus à perdre en jouant aux cons. C'est d'ailleurs ce que Google leur a fait comprendre, avec peut-être un peu de maladresse.

Tout cela n'est que poudre aux yeux, qui se règlera comme en Belgique, par une petite période de déréférencement. Le vrai sujet, c'est le search. Oui, Google analyse et utilise les contenus, notamment ceux des sites de presse, pour profiler au maximum les internautes et recueillir des données personnelles. Quand un internaute va sur un site de presse, la liste des articles qu'il consulte, le temps qu'il y reste, d'où il vient et où il part sont des informations importantes. C'est là qu'est l'intérêt majeur pour Google, c'est là qu'ils gagnent le plus d'argent. Certes, Google "utilise" les contenus des sites de presse, mais est-ce que cela justifie une rémunération au titre du "droit d'auteur" ? Est ce que l'usage que Google fait de ces contenus est liée à la qualité du travail des auteurs ? La réponse est clairement non, et le pire, c'est que la qualité des contenus, Google n'en a que faire, et indexe de la même manière les bons textes et les bouses infâmes. L'autre angle d'attaque sur "le manque à gagner" ne peut pas non plus être invoqué par les cultureux, car ils sont bien incapables de faire ce que Google fait. Seules quelques très grosses entreprises, de taille mondiale, peuvent exploiter de cette manière les contenus. Google ne prive personne et se contente juste d'exploiter un gisement qui, jusqu'ici, ne l'était pas. Les budgets publicitaires n'étant pas extensibles à l'infini, une partie d'entre eux sont allés vers le search, au détriment d'autres supports qui pouvaient bénéficier aux sites de presse. Mais va-t-on reprocher à une entreprise d'innover et de proposer des services nouveaux, parce que cela déstabilise les situations acquises ? (en fait, en France, oui, et c'est à pleurer).

Le fond de la question, c'est "comment faire cracher Google", dans une logique de prédation et de hold-up. D'ailleurs, le plus grand extorqueur de fonds de France, Bercy, rôde aussi autour de la proie, mais de manière beaucoup plus intelligente. La question de la protection des données personnelles est beaucoup plus cruciale pour Google que les agitations frénétiques des cultureux français. Quand on vit des données personnelles, toute modification, dans le sens d'une plus grande difficulté de récolte ou de revente, c'est vital. Si on veut faire cracher Google, rien de mieux que d'appuyer sur ça, en faisant clairement comprendre qu'une "contribution équitable" est un préalable à la négociation sur la protection des données personnelles.