Mathieu Pigasse, patron de la Banque Lazard, mais aussi propriétaire du magazine les Inrockuptibles vient de remporter le marché pour conseiller le Ministère de l'Economie et des Finances sur la mise en place de la nouvelle banque publique d'investissement. Le cas est intéressant, car deux problèmes déontologiques surgissent.

Mathieu Pigasse s'est beaucoup engagé dans la campagne de François Hollande, ne masquant pas ses opinions politiques. Comment pouvoir affirmer ensuite, de manière crédible, qu'il existe une séparation étanche entre le banquier Pigasse et le militant Pigasse, et qu'il travaillera uniquement en tant que banquier, sur un sujet certes de sa compétence technique, mais également politiquement emblématique? Comment peut-on être à la fois "expert technique" et militant politiquement engagé derrière celui qui vous recrute comme expert technique ? Il y a un premier conflit d'intérêts.

Le deuxième problème, c'est que la responsable du magazine les Inrockuptibles n'est autre que la compagne affichée de l'un des deux ministres qui intervient sur le dossier de la création de la banque publique d'investissement. Mathieu Pigasse va donc travailler comme banquier avec le conjoint de son employée. Et là, on ne peut pas s'empêcher de faire le rapprochement avec l'affaire Woerth, où Madame Woerth est l'une des conseillères en gestion de fortune de Madame Bettencourt, l'une des femmes les plus riches de France, quand Monsieur Woerth est Ministre du Budget, pouvant ainsi avoir à traiter de dossier touchant directement Madame Bettencourt.

Du fait des apparences, la question se pose de savoir si Mathieu Pigasse accomplira sa tâche auprès de l'Etat, son client, sans la moindre interférence, en ne tenant compte strictement que de l'intérêt de l'Etat. Il est tout à fait possible que ça soit le cas, et que Mathieu Pigasse soit absolument irréprochable comme banquier conseil sur cette mission. Mais le simple fait qu'il soit possible qu'il se laisse aller à mélanger les genres et les intérêts pose problème.Va-t-il faire taire le banquier pour préserver les intérêts du militant, à favoriser les intérêts (notamment communicationnels) d'Arnaud Montebourg au détriment de Pierre Moscovici, voire au détriment de l'intérêt de l'Etat ? Vu de l'extérieur, on ne peut pas savoir, et on peut donc tout soupçonner, vu que des liens publics et notoires unissent Mathieu Pigasse, le gouvernement socialiste et Arnaud Montebourg.

La réaction du public à l'affaire Woerth - mais aussi à d'autres qui ont émaillé le dernier quinquennat - a clairement montré une sensibilité à fleur de peau sur les questions de "copinage" et sur les collusions entre milieux politiques, médiatiques et économiques. Mathieu Pigasse est certainement un banquier très compétent, sinon, il ne serait pas à la tête de la banque Lazard. Mais parfois, le critère de la pure compétence technique n'est pas le seul qui doive être pris en compte. C'est tellement vrai que les marchés publics sont souvent attribués au "mieux disant" qui n'est pas nécessairement le "moins disant". Dans le choix de ses prestataires, le gouvernement doit faire très attention à ne pas prêter le flanc à la critique, d'où qu'elle provienne. La simple apparence d'un "arrangement" ou d'une faveur peut être politiquement dévastatrice. Même si je ne crois pas une seule seconde que Mathieu Pigasse ait décroché ce marché parce qu'il salarie la compagne d'un ministre, d'autres vont le croire, les apparences étant contre Pigasse et le gouvernement. Par contre, je suis nettement moins sûr que les accointances politiques manifestées au cours de la campagne par Mathieu Pigasse n'aient eu aucune influence sur le choix de Bercy de recourir aux services de la banque Lazard.

Le problème pour le gouvernement, c'est que, il aura beau nier, dans ces cas-là, c'est parole contre parole, puisqu'on ne peut pas prouver que l'on n'a pas fait quelque chose. Restera le soupçon, et une dégradation de l'image du gouvernement. C'est d'autant plus délicat à gérer que François Hollande a mis la barre très haut sur ce sujet pendant la campagne. Il y avait certainement d'autres banquiers conseils compétents, dépourvus de liens avec le PS. Une erreur de plus qui, et c'est le plus triste, aurait pu être évitée avec un petit peu de sens politique.