La mission Lescure prend forme. Lentement, très lentement. Il n'a toujours pas reçu sa lettre de mission, ce qui fait qu'on ne connait pas exactement son périmètre, ni son orientation. Près de deux mois après l'annonce de cette mission, on peut se poser des questions. Soit c'est de l'incompétence, soit c'est de la gêne et de l'indécision des politiques sur ce que doit être la politique vis-à-vis de la question du droit d'auteur et du financement de l'industrie du divertissement à l'heure du numérique.

En tout cas, Pierre Lescure reçoit, ce qui permet d'avoir quelques indications. Philippe Aigrain, avec qui je partage beaucoup de convictions et de positions sur ce sujet vient de publier un compte rendu de sa rencontre avec Pierre Lescure. Ce n'est pas très rassurant. Ce qui apparait clair, c'est que Lescure s'inscrit dans le cadre mental de "l'exception culturelle" et qu'il s'agit bien, pour lui et ses commanditaires, de continuer à boucher les trous du modèle existant, mais absolument pas de changer de paradigme. Il faut faire "contribuer" le numérique et tenter de freiner le manque à gagner généré pour les industries du divertissement, par les usages du numérique.

Mais visiblement, les coups que le monde du divertissement a pris dans la gueule depuis 10 ans leur ont inculqué une certaine prudence et un rien d'humilité. Pierre Lescure met en avant sa volonté de dialogue, semblant placer "la planète numérique" sur un pied d'égalité avec le monde de la culture et du divertissement, du moins, il reconnait que cette planète numérique est un partenaire incontournable, sur lequel on ne peut plus s'asseoir comme autrefois, du moins, sans mettre des formes et de la vaseline. Le but est de mettre autour d'une table les "ayants-droits les plus ouverts" et une partie de la "planète numérique", donc entre les modérés de chaque camp, afin d'essayer de trouver des pistes et ouvertures pour régler un problème qui empoisonne beaucoup plus le monde du divertissement que celui du numérique. C'est déjà beaucoup, et le progrès est réel. Denis Olivennes recevant Philippe Aigrain en 2007, cela aurait été tout simplement inconcevable. Mais on est encore loin du but, car si Pierre Lescure reçoit, rien ne dit qu'il écoute réellement et encore moins qu'il retient les idées et propositions. Mais il sent quand même qu'il va falloir lâcher des choses. Il y a donc des ouvertures.

C'est là que je commence à m'inquiéter, car on ne sait strictement rien de ce que vont être ces ouvertures. Quand je lis par exemple que Pierre Lescure "accepte la perspective que les recommandations qui en émaneront ne fassent pas l’objet d’un consensus", j'ai peur, car si des propositions non consensuelles sont émises, je doute fort que ce soit celles de la planète numérique, et encore moins celles de Philippe Aigrain, qui soient retenues... Il nous demande donc de venir autour d'une table, et donc de cautionner sa démarche, pour ensuite sortir un rapport écrit par ses soins, où il retient ce qu'il veut, en prévenant à l'avance qu'il ne fera pas forcément plaisir à tout le monde. Si c'est cela, ça sent à plein nez le piège à cons. Philippe Aigrain est d'une extrême prudence sur ce point et il a raison de souligner que la confiance ne règne pas, c'est le moins qu'on puisse dire, entre les ayants-droits et le monde du numérique. En fait, je ne vois pas comment la mission Lescure pourrait être autre chose qu'une mission Olivennes bis, car tout l'amène à l'être. Pierre Lescure n'est pas un homme du numérique, mais au contraire, un ancien de l'industrie du divertissement, y ayant encore des intérêts personnels. Le mandataire est clairement le ministère de la Culture, même si un comité de pilotage associant Bercy a été mis en place. Ce comité ne pilotera sans doute pas grand chose quand on connait la puissance du lobby de l'industrie du divertissement. Enfin, et je l'ai déjà dit, la mission est clairement de trouver des solutions pour les ayants-droits, en lâchant éventuellement un peu de lest. On peut avoir de sérieux doutes sur la sincérité des éventuelles "concessions".

Autre sujet de méfiance et d'inquiétude, la diversité du monde numérique. Philippe Aigrain représente une frange finalement assez marginale, du moins en surface économique et médiatique. Or, c'est à cette aune que les politiques jaugent leurs interlocuteurs. Il n'y aura pas que lui autour de la table, mais aussi des FAI et divers acteurs économiques, à commencer sans doute par des représentants de Google et consorts, par des distributeurs numériques. Ils ont leurs propres intérêts et si le gouvernement a besoin de s'afficher "numérique friendly", même si ce n'est que de la poudre aux yeux, ces acteurs économiques seront prêts à jouer le jeu. Ils ont tellement de sujets sur la table. On va donc retomber sur un vieux classique, le deal "Bercy-rue de Valois", sur le dos des internautes et des libertés numériques, qui finalement, gênent autant les industriels du divertissement que les entreprises de service numérique.

Dans ces conditions, faut-il se compromettre dans un tel processus ? Le risque est grand de se faire avoir au final...