Le président de la République s'étant engagé à supprimer la barrière de la différence de sexe pour l'accès au mariage, les personnes du même sexe pourront s'unir civilement dans le cadre de l'institution civile appelée mariage et régie par le code civil. Ni plus ni moins. Il n'est pas question de modifier les autres règles relatives au mariage, ni de forcer d'autres communautés à s'aligner sur cette reconnaissance civile. C'est un point d'aboutissement pour une revendication ancienne, et une reconnaissance d'un état de fait. Il se trouve que les obstacles juridiques à l'adoption (afin d'empêcher les homosexuels d'adopter, soyons clairs) se limitaient, pour l'essentiel, au statut matrimonial des demandeurs. Une fois cet obstacle rendu inopérant, il va être difficile d'en trouver un autre, ce qui rend encore plus hargneuse l'opposition de ceux qui refusent le mariage ouvert à tous en partie à cause de cette question de l'adoption.

Cette évolution ne fait que consacrer l'acception sociale de l'homosexualité dans la société française. La refuser est un combat d'arrière-garde. Refuser ce mariage homosexuel est une manière d'exprimer un refus de cette acceptation sociale de l'homosexualité comme "mode normal" de vie et de sexualité. Je ne porte aucun jugement sur ce refus, que je ne partage pas, mais qui a encore un nombre important de soutiens dans le pays. Le sujet est trop passionnel et dérape immédiatement. Par contre, certains arguments utilisés, notamment par l'église catholique, par la voie de sa haute hiérarchie en France, me choquent profondément.

Tout part d'une prière, que le cardinal André Vingt-Trois, archevêque de Paris, propose pour la fête catholique du 15 août. Le texte est parfaitement anodin, écrit dans le plus pur style euphémisé que les catholiques manient à merveille, au même titre que la langue de bois, avec un jargon bien à eux qui les coupent du reste de la société. Bien évidemment, les cathos vont se réfugier derrière ce texte pour crier à l'attaque gratuite, à l'anticléricalisme et à je ne sais quoi pour tenter de disqualifier les critiques. Le vrai souci n'est pas dans le texte mais dans les explications de texte. C'est le cardinal Barbarin, archevêque de Lyon qui s'en est chargé, et c'est du lourd.

Sa maitrise de la communication médiatique semble limitée, car une phrase telle que "la première page de la Bible a plus raison qu'un Parlement" est absolument dévastatrice, et je ne note pas, jusqu'ici, de réel rétropédalage sur ce point. Il récidive aujourd'hui dans le Figaro, en reconnaissant explicitement que cette prière a une dimension politique. S'il veut se faire déchiqueter par les laïcards, qui sont chaud bouillants depuis quelques temps, qu'il continue. La rentrée risque d'être violente, car de telles déclarations, c'est un casus belli !

Le premier point qui me dérange profondément est cette prétention de l'église catholique à ériger sa doctrine en dogme, et à vouloir l'imposer à la société civile. Visiblement, les évêques n'ont pas compris que si le vieux fonds religieux catholique est toujours là, c'est devenu une langue morte pour beaucoup de contemporains. On peut par ce fonds culturel, expliquer des comportements et des attitudes héritées, mais il ne sert plus à élaborer les nouvelles constructions, ou du moins, il est en concurrence sévère avec d'autres matrices anthropologiques. Pendant plusieurs siècles, l'église catholique s'est illusionnée sur l'emprise qu'elle avait sur la société française, croyant qu'elle avait gagné les esprits, alors que nombre de "fidèles" agissaient par conformisme social. La puissance de l'église catholique venait en fait du contrôle social, qui a largement disparu au XXe siècle. On pensait que les responsables catholiques d'aujourd'hui avaient renoncé aux vieilles lunes, on constate qu'il y a encore des résurgences, des poussées de fièvres, contre lesquelles la société civile développe des anticorps, pour reprendre, en la retournant, la métaphore du cardinal Barbarin.

Cela se traduit par la reprise d'un vieux machin, celui de la supériorité des textes religieux sur les lois civiles. Même si les cardinaux n'osent plus le dire, derrière, on trouve en filigrane l'affirmation que la voix de ceux qui ont le monopole de l'exégèse de la parole divine (ou qui prétendent l'avoir...) doit l'emporter sur les autres. Les catholiques vont devoir s'attendre à de virulentes attaques de ce coté de la place du religieux et des religieux dans la politique. On pensait les braises de 1905 éteintes, elles risquent de se rallumer. Les catholiques auront beau dire ce qu'ils veulent, le débat reprendra sur les bases de ce qu'il était en 1905, celui d'une hiérarchie catholique braquée sur la conservation de son pouvoir et le maintien d'un contrôle social qu'elle sentait bien lui échapper. Tous les signaux venant de Rome indiquent d'ailleurs que l'heure est aux retours en arrière, l’esprit de Pie XII le monarque étant plus à l'honneur que celui du débonnaire et démocrate Jean XXIII. Il va sans dire que la prétention d'un religion à imposer une quelconque vérité à la société et aux lois civiles est tout simplement inacceptable.

Le cardinal Barbarin explicite un peu sa pensée sur le fondement biblique de sa position, et là, c'est le protestant qui hurle. Barbarin s'appuie sur la début du livre de la Genèse "Dieu nous a créés homme et femme et quand l'homme quitte son père et sa mère, il s'attache à sa femme. Et tous deux deviennent une seule chair". Je conteste déjà toute exégèse qui ne se base que sur quelques lignes bien choisies dans la Bible. C'est Fouquier-Tinville, procureur du tribunal révolutionnaire qui disait "donnez-moi juste deux phrases et je vous envoie à la guillotine". La Bible est un ensemble touffu et complexe, souvent contradictoire en apparence car synthétisant des traditions parfois très différentes. On ne peut pas affirmer que tel livre l'emporte sur tel autre, il faut chercher la synthèse, ou du moins comprendre les contradictions, sans forcément arriver à une interprétation toute faite qui s'impose. Dans ce cas précis, la position du cardinal Barbarin est erronée ! Dans la phrase qu'il cite, ce qui est anthropologiquement important, ce n'est pas que l'homme s'attache à la femme, mais qu'il quitte ses parents pour fonder son propre foyer. Il se trouve qu'à l'époque où ce texte a été écrit, il n'était tout simplement pas envisageable qu'il puisse en être autrement que par l'union avec une femme. Il faut en plus faire attention aux différents sens des textes de la Bible, où les symboles et les allégories sont importants et où il ne faut surtout pas prendre les textes au pied de la lettre.

Dernier point, la prétention de faire croire que le mariage, tel qu'il est présenté par l'église catholique (monogame, hétérosexuel, perpétuel), est le seul qui ait existé de tout temps. C'est faux ! Je vous renvoie à une excellente synthèse sur le sujet, très récente, qui montre bien que le mariage "à la catholique" n'est qu'une forme apparue à partir du XIIIe siècle, et, comme les autres, appelée à évoluer au gré des évolutions de la société.

Que les catholiques aient une conception du mariage et se l'appliquent à eux ne me dérange en rien. Par contre, qu'ils prétendent l'imposer comme un terme central d'un débat public impliquant l'ensemble de la société est beaucoup plus contestable. Le temps où les débats se situaient pour ou contre la position de l'église catholique est révolu, et la perspective même est inacceptable. La communauté catholique est devenue une minorité parmi d'autres, sa prétention à s'ériger en modèle est un archaïsme qui brouille complètement son message et entraine un rejet en bloc, l'histoire encore assez récente, n'aidant pas vraiment ses adversaires à la bienveillance et à penser qu'il y a un malentendu qu'il faut éclaircir.