En France, dès qu'il est question de culture, le premier mot qui arrive, c'est "exception". Le monde de la Culture (qui comprend aussi les industries du divertissement) a réussi à imposer, de très longue date, au moins depuis 1981 avec certitude, qu'il devait bénéficier d'exemptions et de privilèges. Il s'agit d'une décision politique majeure, c'est à dire pas une foucade présidentielle, mais un vrai choix de société qui transcende les courants et clivages habituels. Ce choix se défend : en échange d'argent public et d'exemptions diverses, on préserve un secteur économique (donc des emplois) mais surtout, on préserve un patrimoine immatériel et on se donne les moyens pour que continue à exister une culture française viable, capable de produire de grandes œuvres, sans devenir une sous-culture face aux anglo-saxons.

Tout un dispositif est donc mis en place. On commence bien entendu par une fiscalité favorable, des subventions à tout-va, mais ce n'est guère nouveau. On met aussi en place un cadre juridique clair (avec par exemple la loi de 1985 sur le droit d'auteur) qui permet une exploitation économique par les éditeurs qui, on le sait tous maintenant, font la littérature. Les auteurs et artistes n'ont guère vu la manne arriver jusqu'à eux, sauf les très gros. Les grands gourous de l'exception culturelle se sont très bien rendu compte que des créateurs, il y en aura toujours et c'est pas en semant de l'argent public qu'on fait pousser des créateurs, vu qu'ils émergent tout seuls. Le vrai sujet est d'avoir la structure pour les détecter, les faire éclore et les exploiter diffuser, bref de passer du diamant brut à la pierre taillée. Il y a donc une logique parfaitement admissible au système, avec des choix rationnels que même moi, pourtant peu suspect de complaisance avec le milieu des cultureux, je peux approuver.

Mais tout cela a dérapé. D'abord, les résultats ne sont pas forcément au rendez-vous, culturellement, bien entendu. On a une belle industrie du divertissement, mais peut-on encore appeler cela de la Culture ? En littérature, où sont les talents français ? Si le top du top, c'est Le Clézio, on est mal barré ! Au bout de 20 ans, le contrat "culturel" n'est pas complètement rempli. Même si les responsabilités sont en partie ailleurs (le faillite intellectuelle de l'université française pèse lourd), le rapport est médiocre entre l'argent public investi et les chefs d’œuvre produits, indispensables au rayonnement international.

Deuxième problème, la culture gestionnaire. Il n'y en a tout simplement pas ! Les mots efficacité, comptes, ratio, sont totalement inconnus de ce milieu, qui affecte même de mépriser souverainement tout cela. C'est un "habitus" chez eux, comme dirait Bourdieu. Il y a donc un gâchis et des déperditions d'argent absolument phénoménales, et comme le robinet d'argent public était ouvert en permanence, rien ne les a incités à bouger, bien au contraire. Les politiques ont commis ici une grave erreur, celle ne pas contrôler et ne pas assortir les aides publiques d'une obligation de bonne gestion. Il n'est jamais trop tard pour bien faire, mais c'est comme pour tout, plus on attend, plus les mauvaises habitudes ont la vie dure.

Troisième problème, le plus grave à mon avis, c'est que le divertissement a pris la place de la culture, et qu'en fait, une industrie s'est développée avec des modèles économiques qui dépendent, de manière vitale, des différents dispositifs mis en place pour préserver "l'exception culturelle" : les niches fiscales (la TVA vient de revenir à 5,5%), les aides directes, le cadre juridique (les droits d'auteurs...). Elle a travaillé à maintenir le système, par du lobbying, avec un storytelling autour de la création et des artistes qui ne correspond pas forcément à la réalité. Dès que l'on veut toucher à quoi que ce soit, les différents protagonistes hurlent en choeur, oubliant leurs divergences internes, et envoient quelques "artistes" pleurer sur les plateaux de télévision. Rien de mieux pour que les politiques cèdent immédiatement. De ce fait, une partie non négligeable de l'argent part vers autre chose que la création. L'ambition politique initiale a été trahie !

Aujourd'hui, nous sommes à un tournant. Plusieurs facteurs minent complètement le dispositif. Il y a d'abord la crise des finances publiques. L'Etat ne va pas continuer à se montrer aussi généreux, c'est évident, et si la puissance de feu de l'industrie du divertissement pourra retarder l'échéance, il y aura une baisse des aides et cadeaux fiscaux. Il y a aussi l'Europe et son positionnement politique libéral, qui n'aime pas le protectionnisme et les rentes de situations. Or, les dispositifs de l'exception culturelle ne reposent que sur ça ! On voit bien ce qui se passe avec le système de la taxe pour copie privée, qui s'écroule sous les coups de la CJUE. La France a beau déployer une énergie folle pour préserver cela auprès de la Commission, ça craque de partout, d'autres pays ne partageant pas cette priorité politique que s'est donnée la France pour le maintien de son industrie du divertissement. Et il y a eu internet, qui a fortement abimé le modèle économique, en chamboulant la distribution, qui est le coeur du dispositif économique. Non seulement il y a les méchants internautes qui piratent, mais voilà qu'arrivent aussi les cavaliers de l'apocalypse industrielle que sont Google, Amazon, Apple et Facebook, qui squattent totalement la distribution numérique "légale", ne laissant que quelques miettes aux autres, et notamment aux industries du divertissement, toutes surprises de se faire ainsi tondre la laine sur le dos.

Ces trois facteurs réunis ont créé une importante pression sur l'industrie du divertissement, qui le vit très mal et se radicalise, usant et abusant de son crédit politique pour demander à l'Etat de réprimer les pratiques qui lui font économiquement du tort. En cela, elle affronte de manière violente une importante fraction de sa clientèle, avec des pics d'affrontement comme DADVSI en 2006, Hadopi en 2009, et sans doute la loi "Lescure" qui viendra. Au bout de 10 ans de guerre de tranchées, un fossé s'est creusé et une détestation est née, notamment avec la jeune génération. Aujourd'hui, les questions de droit d'auteur, pourtant techniquement ardues, sont l'objet d'études et de débats de la part de gens qui ne s'y seraient pas intéressées il y a 10 ans. Aujourd'hui, le crédit de l'industrie du divertissement, même s'il reste encore fort, est en déclin. Les parallèles qui pourront être faits entre Olivennes 2007 et Lescure 2012 seront très éclairants, et montreront sans doute qu'Olivennes pouvait des choses que Lescure ne peut plus.

La seule solution est que le système de "l'exception culturelle" évolue. Non pas sur l'objectif initial, qui reste encore consensuel, mais sur les modalités. La jeune génération veut bien aider la création et les artistes, mais elle ne considère pas que payer un CD 15 euros ou qu'engraisser la SACEM ou la SACD y contribue. Elle n'est plus, surtout, dans le schéma mental dominant, qui voulait que la culture soit une production des artistes qui vienne "illuminer" le peuple, dans un modèle uniquement descendant. Le numérique a chamboulé ce modèle intellectuel. Désormais, le public veut de l'interactivité, et ne comprend pas qu'on le lui refuse. Or, les modèles économiques des industries du divertissement sont conçus sur ce sens unique, du haut vers le bas, où tout échange entre pairs est un manque à gagner. En fait, les décideurs des industries culturelles ont perdu toute dimension culturelle, pour ne plus voir que l'économique, et étouffent la voix de ceux qui pensent encore diffusion du savoir et de la culture avant de penser argent.

Il y a, dans le monde de la culture, des acteurs qui seront sans doute irrécupérables, et qu'il faudra casser. Ce sont tous ceux que j'appelle les "rentiers de la propriété intellectuelle", dont l'activité consiste à gérer un portefeuille de droits immatériels, et dont l'intérêt est de maximiser ce qu'ils peuvent en tirer. Pour eux, l'ennemi est le partage et la non-marchandisation. Voir des droits non-exploités leur fend le cœur. Ils ont donc organisé le système en fonction d'eux : il n'y a qu'à regarder les difficultés juridiques devant lesquels se trouvent ceux qui refusent d'exploiter et de laisser exploiter leurs œuvres et souhaitent qu'elles arrivent directement dans le domaine public, de leur vivant ! A la limite, ce n'est pas trop grave, ces acteurs là étant des parasites dont la création peut très bien se passer...

Pour les autres, il sera nécessaire de trouver de nouveaux modèles économiques leur permettant de continuer à exercer leur activité en gagnant correctement leur vie, et en pouvant investir pour le maintien et le développement de leur activité. Des solutions existent, car, et c'est une chance, le public est encore disposé à payer. Mais il faut lui proposer une offre correspondant à ses attentes, à ses pratiques culturelles et à un prix acceptable. Cela n'est d'ailleurs pas incompatible avec le maintien du dispositif d'aides publiques, et cela peut contribuer à le soulager en assurant des recettes qui aillent directement aux bénéficiaires de la politique publique, au lieu d'aller se perdre dans la poche d'intermédiaires. Il n'y a actuellement pas de véritable obstacle technique. La solution est bien évidemment une licence globale pour les biens immatériels, mais passe aussi par une refonte du code de la propriété intellectuelle, afin de donner la priorité à la diffusion au plus grand nombre, et non plus, comme c'est le cas actuellement, à la préservation des intérêts économiques des industriels.

Il faut donc clairement repenser toutes les politiques publiques de développement de la culture en France. C'est un chantier de démolition-reconstruction qui est nécessaire. Le pouvoir politique n'y est malheureusement pas encore prêt, mais la prise de conscience avance. Qu'un député comme Marcel Rogement (une sorte de Jacques Toubon de gauche) complètement immergé dans la défense de "l'exception culturelle telle qu'elle existe" se pose ce genre de question est un exemple frappant que les choses évoluent.