Une fois passé l'annonce de la composition, voici venu le temps des premières analyses un peu poussées et de l'équilibre général et des premières annonces.

Ce gouvernement apparait assez équilibré, mais il y a quand même un gros vide, l'absence de Martine Aubry et de Ségolène Royal. Ces deux absences sont lourdes de menaces. Ségolène Royal s'étant vue promettre le perchoir, on peut penser qu'elle sera servie et donc "calmée". Croire qu'elle puisse être "achetée" avec un beau poste est une erreur d'analyse. Elle vient d'ailleurs de le prouver en attaquant Peillon, le nouveau ministre de l'éducation, sur la question des rythmes scolaires. Une fois au perchoir, quand elle se rendra compte que c'est un placard doré, et que son seul atout, c'est sa liberté de parole, elle ne va se priver, comme par exemple Philippe Séguin entre 1993 et 1997, quand il espérait pouvoir être premier ministre. Pour Martine Aubry, c'est autre chose. Elle sera certainement plus "loyale" et ne tirera pas contre son camp. Mais le seul fait qu'elle soit disponible et non engagée par la politique du gouvernement Ayrault, pour lequel elle fera probablement le service minimum, en fait un recours. Et donc un point de ralliement pour les mécontents, amers et déçus de la gauche, soit parce qu'ils n'auront pas eu la place à laquelle ils estimaient avoir droit (et il y en aura un paquet) soit qu'ils seront déçus des choix politiques, en clair pas assez à gauche.

Ce gouvernement est clairement un gouvernement "électoral". En y regardant de plus près, plein de petits signes l'indiquent. D'abord, 21 députés contre une sénatrice et 4 députés européens. Je doute fort que le groupe PS du Sénat accepte qu'un tel déséquilibre perdure. Mais vu qu'il s'agit de gagner les législatives, on peut comprendre que l'on cherche à mettre en valeur des députés, afin pour certains, de stabiliser leur siège. La phrase de Jean-Marc Ayrault sur les ministres battus qui devront quitter le gouvernement a plusieurs sens, qui ne s'excluent pas. Il indique que la légitimité, c'est l'élection, et qu'un battu n'est donc pas légitime pour exercer le pouvoir. C'est aussi un signal lancé aux électeurs dans certaines circonscriptions : vous avez votre député qui est ministre, ce serait vraiment dommage pour vous de le perdre, car avoir son député au gouvernement, c'est le jackpot assuré, le père Noël à domicile. L'exemple typique, c'est Geneviève Fioraso, élue dans une circonscription de droite, suite à une division en 2007 à droite, et la présence d'Alain Carignon au second tour. Rien ne dit qu'elle pourrait retrouver son fauteuil en l'absence d'une conjoncture particulière. Michèle Delaunay est un peu dans la même optique, même si elle a plus de chance de s'en sortir par ses propres moyens, un petit coup de pouce de ce genre peut la consolider encore un peu. Pareil pour Stéphane Le Foll, qui va enfin, peut être, pouvoir gagner aux législatives, maintenant que Fillon s'est téléporté dans les beaux quartiers parisiens. Dernier exemple, le choix de mettre au ministère de la Famille la maire du IVe arrondissement de Paris, celui où se trouve le Marais, n'est certainement pas innocent...

Comme on pouvait s'y attendre, les annonces symboliques ont fusé, celle qui ne coutent pas cher mais permettent de se faire avoir auprès de la population. C'est la baisse de 30% des salaires du président de la République et du gouvernement. On est dans le symbole à l'état pur, car ce qui compte avant tout, c'est la baisse du coût d'un ministre. Son salaire n'est qu'un des éléments de ce coût. Il faut voir si le train de vie du cabinet va baisser, si les avantages en nature seront aussi revus à la baisse, si les dépenses de communication seront contenues. Pour l'instant, on n'en sait rien, car on ne peut évaluer cela qu'après un certain laps de temps. Le gouvernement profite donc à fond de la mesure, même si après, elle peut lui revenir en boomerang dans la figure si le coût ne change pas fondamentalement. Autre annonce symbolique, la mise en place d'une charte de déontologie qui est, pour beaucoup, une reprise et une formalisation de choses qui existent déjà. Les ministres remplissent une déclaration d'intérêts depuis mars 2011. Mais là encore, ça ne coûte rien, et l'opposition ne peut pas critiquer grand chose à moins de tomber dans le procès d'intention, ce qui peut être dangereux pour eux.

Et puis il y a les couacs, les annonces qui peuvent gêner et les querelles. On nous a annoncé la parité dans le gouvernement. Elle est formellement respectée au niveau des ministres. Mais quand on regarde la composition des cabinets du président et du Premier ministre, le compte n'y est plus. Pareil pour les postes de directeur de cabinet des différents ministres, dont les noms commencent à sortir. Pourtant, l'équipe des proches conseillers du président ou du Premier ministre, ils pèsent politiquement, parfois bien plus lourd que certains sous-ministres. Autre annonce un peu gênante : Delphine Batho quitte son logement social de la ville de Paris, où elle payait 1524 euros de loyer pour un 108 m². Les locataires parisiens vont immédiatement se rendre compte du caractère très sympathique d'un tel loyer, 30% en dessous de ceux du marché libre. Quand on est député et qu'on gagne plus de 5000 euros par mois... Elle a jusqu'ici refusé de le quitter, et puis là, du jour au lendemain, elle déménage, ce qui sonne comme un aveu. Même si c'était légal, ce n'était pas très moral et ce n'était pas acceptable pour un ministre d'être en situation aussi contestable. Pour aller où, on ne le sait pas. J'espère que ce n'est pas pour un logement de fonction. Et puis il y a eu le premier couac gouvernemental. Peillon annonce le retour à la semaine de 5 jours dans le primaire (mesure sur laquelle je n'ai aucun avis). Voilà qu'il se fait tacler par Ségolène Royal, et recadrer par Jean-Marc Ayrault. Ils n'ont pas perdu de temps...

Nous avons clairement un gouvernement "normal" où les grands principes cotoient les petites astuces tactiques, où les querelles d'ego et les rivalités de pouvoir ne mettent pas longtemps à arriver sur la place public. Les directeurs de cabinets sont des clones de ceux qui viennent de partir, les annonces symboliques sont tout aussi démagogiques que celles qu'aurait pu faire un gouvernement de droite de retour au pouvoir après une cure d'opposition. Pour la méthode de gouvernement, le changement, c'est pas du tout maintenant.