Le basculement à gauche du Sénat en octobre dernier a été un moment d'euphorie pour cette gauche sénatoriale qui n'avait connu que l'opposition. Ils ont donc pris le temps de tester leur nouveau jouet, de découvrir ce que ça voulait dire "être en responsabilité". Ce fut une période de grande créativité , avec des trucs improbables et des expériences détonantes, des rapports dit "d'information" qui ne sont en fait que des tracts politiques.

Puis est venue la lassitude, car la Constitution est claire : c'est l'Assemblée nationale qui a le dernier mot, et les outils constitutionnels sont très efficaces. A force de courir après des moulins à vent, les sénateurs de gauche se sont fatigués, et sont progressivement rentrés dans le rang. Ils se sont remis au travail, le vrai, celui de fond, avec des missions d'information, des rapports qui tiennent la route. En novembre 2011, est sorti le rapport sur l'application de la loi sur le travail dominical. C'est bien de voter des lois, c'est encore mieux quand on en évalue la porté et l'application. Une commission a donc été créée sur ce sujet, essentiellement pour mieux communiquer sur le travail, technique et austère, réalisé par les commissions permanentes. Des rapports de fond ont refait leur apparition, comme sur le commerce électronique, sur le droit local d'Alsace-Moselle ou encore le cumul des mandats.

Le Sénat vient de publier son programme de contrôle pour l'année qui vient, c'est à dire tous les sujets qui devraient faire l'objet d'un rapport. Les choix ne sont parfois pas très "glamour" en terme de comm', mais les cibles sont toujours choisies avec soin et portent sur des sujets qui en valent la peine. Il y en a quelques uns où le croisement entre le sujet et le rapporteur peut donner des résultats pas tristes. J'attends avec une certaine gourmandise le rapport de Richard Yung, sénateur socialiste des Français de l'étranger sur "les ambassadeurs thématiques", ou celui du très "anti-comités théodules" Philippe Dominati sur "le fonctionnement des organismes placés auprès du Premier Ministre". Celui sur la politique de rémunération des dirigeants d'entreprises publiques ne devrait pas être triste non plus...

Pour ces missions de contrôle, le Parlement peut demander à la Cour des Comptes de mener des enquêtes (baptisées 58-2 dans le jargon parlementaire, car elles sont demandées au titre de l'article 58-2 de la loi organique sur les lois de finances). On ne peut pas en demander des centaines, il faut donc faire des choix, mais on sait que ces rapports là seront particulièrement fouillés. Cette année, le Sénat a choisi de s'attaquer à "la politique vaccinale de la France" (après l'affaire des vaccins H1N1, il devrait y avoir de quoi dire), au Centre National du Cinéma (le noeud coulant se resserre sur l'argent des cultureux), l'entretien du réseau ferré national (il n'y a pas que RER, malheureusement, qui déconne), les frais de justice, le recensement et la comptabilisation des engagements hors bilan de l'Etat (les trucs pour planquer la dette...), la gestion du patrimoine immobilier des centres hospitaliers universitaires, et enfin, le fonctionnement du centre national de développement du sport.

La parenthèse "crise d'adolescence" de la gauche sénatoriale semble se refermer, et c'est tant mieux. Autant c'est rigolo au début, autant ça devient vite lassant. A quoi ça sert d'avoir deux chambres si c'est pour avoir le même comportement et le même mode de fonctionnement ?