François Hollande et les "affaires culturelles", c'est un long feuilleton , plein de rebondissements et de retournements. Le dernier épisode en date est celui de la Tribune publiée dans le journal Le Monde, où il précise sa pensée (enfin celle d'aujourd'hui) sur le sujet qui est la patate chaude des ministres de la Culture depuis 10 ans : internet et défense de l'industrie du divertissement.

Cette tribune est hautement intéressante, pas tant pour ce qu'il y a dedans que ce qu'il y a autour. Elle s'intitule "la loi hadopi doit être repensée". Ce titre a fait bondir fleur Pellerin, qui nous dit sur son blog que le titre initial était "pour un acte II de l'exception culturelle" et que le titre faisant référence à hadopi est une réécriture par les journalistes. C'est vrai que les pages "tribune" sont quasiment des espaces publicitaires dédiés à la comm', et pour l'émetteur, les journalistes ne devraient pas intervenir pour ne pas troubler la pureté du message. Sauf que là, leur intervention est très révélatrice : ce que propose Hollande ici, c'est "comment vais-je faire pour faire ce que Sarkozy a voulu faire avec Hadopi, mais en ne me prenant pas les pieds dans le tapis". En même temps, le titre initial était également très parlant sur le contenu et l'intention, et aurait pu être retraduit par : "Hollande et le protectionnisme en faveur des industries du divertissement : comment je vais en remettre une deuxième couche".

Deuxième intérêt, le plus essentiel, c'est la manière dont cette tribune a été écrite. Tout cela nous est révélé par Owni. Les industries du divertissement ont squizzé Aurélie Filippetti et Fleur Pellerin, pour aller directement voir Pierre Moscovici par l'intermédiaire de Jack Lang. Et ils ont fourni le texte de la tribune quasiment clés en mains. C'est à la fois assez effarant et absolument pas surprenant quand on connaît les méthodes des lobbystes de l'industrie culturelle. Ils travaillent d'autant plus facilement que les politiques, de droite comme de gauche, n'ont plus aucune réflexion sur la Culture, se contentant d'acheter "la paix sociale" avec les différents acteurs de ce milieu, à coût de subventions, de crédits d'impôts, de droit de racketter les autres industries ou de creuser allègrement le trou de la sécurité sociale. La seule exigence est celle du mécène : que leur nom soit associé à l'éventuelle gloire qui pourrait retomber sur les "artistes" qu'ils ont financé à fonds perdus et les yeux fermés.

Dans ce texte, on trouve donc naturellement le catalogue des demandes de l'industrie du divertissement : "Je soutiendrai tous les dispositifs qui nous permettent de défendre notre culture, mais aussi notre économie : soutien à la production et à la création, gestion collective des droits, adaptation et protection de la chronologie des médias, lutte contre les contrefaçons, rémunération pour copie privée, défense des plate-formes numériques innovantes. Nous aurons besoin d'entreprises performantes, de réseaux puissants, de sociétés actives et vivantes pour défendre nos auteurs et les rémunérer justement". Parmi les enjeux majeurs (plus industriels que culturels) on trouve : "La télévision connectée demain, le rôle des fournisseurs d'accès, la place des hébergeurs, le développement du stockage de données numériques "dans les nuages". Comme par hasard, exactement les dossiers sur lesquels l'industrie du divertissement est en difficulté et où elle ne trouve pas les solutions pour éviter d'avoir à évoluer. Derrière, on voit arriver la taxation des société du Net (Amazon, Apple, Google, Facebook...) et l'abandon progressif de la répression des utilisateurs, dont l'échec est patent.

Le summum de l'hypocrisie est atteint dans la critique faite d'hadopi. Tous savent que j'ai combattu cette loi, et si j'ai de contacts cordiaux avec ceux qui l'animent (je n'aimerais pas être à leur place), je verrai cette institution disparaître sans la moindre larme. Mais quand je lis que Hadopi "a coûté cher sans permettre la transition des industries créatives vers le numérique. Elle n'a pas non plus financé de manière probante la création", je suffoque un peu. Si les "industries créatives" n'ont pas réussi leur transition vers le numérique, c'est de leur faute ! Faut pas pousser ! si l'offre légale est toujours aussi à la traîne au regard des possibilités techniques, c'est que ces "industries créatives" ne veulent pas la mettre en place. Et après, on va accuser Hadopi ne pas avoir réussi à faire boire un âne qui n'avait pas soif... Quand on sait que ce texte a été écrit par ceux qui ont voulu la création de la Hadopi, ça ressemble à un abandon sur une aire d'autoroute en plein mois d'août. C'est sans doute sur ce point qu'il y aura une différence visible à la politique que mènerait Nicolas Sarkozy s'il est réélu...

Pas de surprise donc, puisque hadopi n'a pas marché, on va trouver autre chose, on va aller taper sur d'autres, mais surtout, on ne change pas la philosophie du système. Il faut une industrie du divertissement puissante, qui puisse permettre de rémunérer (plus ou moins chichement) des créateurs, en recyclant ce qui est souvent de la création en produits commercialisables et si possible, rapportant beaucoup d'argent (mais pas aux artistes...).

Dans tout cela, où est la diffusion du savoir et de la Culture ? Où est l'éducation populaire ? Je croyais sincèrement que la Gauche était du coté de "ceux qu'un libéralisme excessif laisse démunis face aux plus forts". Quels droits du public face aux prétentions de plus en plus exorbitantes des titulaires de droits de propriété intellectuelle ? Quelle place pour un "domaine public" conçu comme un bien commun, un patrimoine partagé par tous, au bénéfice de l'élévation de tous. Je croyais sincèrement qu'il s'agissait de valeurs de gauche, bien plus que la défense d'avantages acquis d'industries...