Le responsable d'Etalab, Séverin Naudet, vient de publier sur son blog une série de propositions concernant la transparence et l'accès aux données publiques. Sur le fond, je suis en phase avec lui, il faut aller vers plus de transparence des données publiques, pour améliorer (entre autres) le fonctionnement de notre démocratie. Par contre, sur le détail des propositions, c'est affligeant. Séverin Naudet est passé par les cabinets ministériels, et ça se voit... Ça sent le technocrate à des lieues à la ronde !

Première proposition, inscrire le principe de transparence dans la Constitution. Par pitié, préservons la Constitution de la logorrhée législative et de l'instabilité normative. La Constitution est un texte important, ce n'est pas un décret qu'on écrit sur un coin de table. On doit réserver au texte de la constitution deux choses essentielles : les règles d'organisation des pouvoirs et les libertés fondamentales. Le reste n'a strictement rien à faire dans la Constitution ! Il faut aussi ne pas être trop précis, pour laisser des marges à l'adaptation et à l'interprétation. A trop mettre de choses précises dans la Constitution, on sclérose et on ossifie notre système politique et juridique.

Deuxième proposition : la création d'un conseil supérieur de la transparence et des libertés. Le comité théodule !! Evidemment !! Pas de bonne loi technocratique sans comité théodule. Pendant qu'on y est, on l'inscrit dans la Constitution, pour en faire un égal du défenseur des droits. Rien que ça. Et bientôt, le haut conseil des planteurs de topinambours sera aussi dans la Constitution ? Il en aurait des choses à faire, ce comité théodule ; accès à l'information, protection des données personnelles, conflits d'intérêts. Ils ont intérêt à être sacrément costauds, les membres de cette institution, car ils ne vont pas se faire que des amis. Il pourrait s'auto-saisir, avec un pouvoir de sanction. Encore mieux qu'un tribunal ! Il ne reste plus qu'à dire, comme pour le Conseil constitutionnel, que ses décisions sont sans recours et s'imposent à toutes les autorités. Il propose de fusion avec plusieurs organismes existants (proposition déjà formulée par d'autres, sans la moindre suite) et que tout se fasse à budget constant. Un doux rêveur... dont on se demande ce qu'il a retenu de ses passages en cabinets ministériels !

Troisième proposition : une loi. On a le triptyque sur lequel fonctionnent nos technocrates. On change les textes, on fait du mécano institutionnel et ça suffit. On aura vu depuis 10 ans toute l'inanité de cette recette. L'important n'est pas tant de faire une loi que de l'appliquer, en y mettant les moyens nécessaires ! Qu'à cela ne tienne, on va créer une agence (en plus du comité théodule), qui résulterait de la fusion de services administratifs, dont les pouvoirs seraient fixés par la loi. Je me demande si, après les fusions opérées au sein du comité théodule, il reste encore des choses à fusionner. Si oui, c'est qu'il y a un léger souci ! Ensuite, quels moyens, quel statut juridique pour l'agence, qui ressemble fort à une autorité administrative indépendante, et constituerait un formidable doublon avec le comité théodule préconisé dans la deuxième proposition.

Bien entendu, la troisième proposition s'accompagne de préconisations et d'obligations pour l'administration, sans qu'on se pose, à aucun moment, la question des modalités pratiques d'application. Est ce que c'est faisable, au regard de la manière dont l'administration fonctionne ? on retrouve là un travers habituel des nos technocrates qui peuplent les cabinets ministériels...

Il s'attaque ensuite au Parlement. Effectivement, il y a du boulot. Mais pour autant, il y a des outils qui existent déjà, et on arrive au noeud du problème de l'open data "démocratique". Il faut, à un moment donné, que les citoyens se bougent le cul, s'emparent des données, les travaillent et produisent quelque chose. La contre-expertise ne tombe pas du ciel ! Actuellement, beaucoup, énormément d'informations sont disponibles sur la travail du Parlement. Et elles sont sous-exploitées (et le mot est faible). Personne ne s'en empare et le seul projet qui tienne la route sur l'activité parlementaire, nosdéputés.fr, est loin d'épuiser la ressource, puisqu'il se contente de mettre à disposition une information mieux agencée (il fait le boulot que devraient faire les assemblées). Mais c'est à chacun d'exploiter ces données, pour en tirer des conclusions qui dépendent avant tout des prémices posés. Il y a effectivement des progrès très nets à réaliser sur la traçabilité des votes. Pour ce qui est de la transparence absolue de l'agenda des parlementaires, que les membres des cabinets ministériels commencent par donner l'exemple...

La cinquième proposition, une grande consultation nationale sur internet est à pleurer. Cela va tout simplement ressembler à un vaste forum à coté duquel les commentaires des quotidiens en ligne seront des espaces de haute civilité. Il faut arrêter de croire que l'outil internet est magique et qu'ils rend intelligents les plus sombres crétins. Cela marche plutôt dans l'autre sens, en abrutissant des gens qui dans la vie réelle, sont plutôt polies et mesurées.

Voilà exactement de quoi crève notre système politique. Des gens a priori très intelligents (du moins, diplômés) prennent les commandes, s'enferment entre eux dans une tour d'ivoire, et nous balancent des trucs qui servent avant tout à faire croire qu'ils sont à eux seuls des magiciens, des hommes providentiels qui détiennent la vérité. Il faut donc un truc brillant sur le papier, avec des formules chocs qui renversent la table. La modestie et le collaboratif leur sont complètement inconnus. De toute manière, ils conçoivent, la mise en oeuvre n'est pas de leur ressort. Si ça ne marche pas (et en général, c'est le cas), c'est la faute des autres.