J'ai récemment feuilleté le dernier "livre à scandales", l'Oligarchie des incapables. C'est le dernier avatar d'une très longue liste d'ouvrages écrits par des journalistes, dénonçant les travers de nos élites et du fonctionnement de la France. Ces livres sont souvent très bien documentés et bien écrits. Ça se lit vite, mais on y apprend des choses sur les différents réseaux qui structurent les allées du pouvoir. Même si je ne suis pas dupe sur l'orientation éditoriale, où pour vendre, il faut de la dénonciation de choses qui ne vont pas et de scandales, ils donnent quand même une image assez exacte de la situation, même si elle est incomplète. Il y a plein de choses qui fonctionnent, des gens, y compris dans les hautes sphères, qui font honnêtement leur travail, ont le sens de l'Etat. Des projets avancent, des réformes se font, mais malheureusement, comme pour les trains qui arrivent à l'heure, ça n'intéresse pas grand monde car la France aime avant tout s'auto-flageller (et c'est certainement la même chose dans les autres pays).

Le principal reproche que je formule à ces ouvrages, outre leur vision biaisée, c'est l'absence totale, à un point hallucinant, de propositions. Pour dénoncer, ça dénonce ! Puis on arrive à la fin du livre, parfois dégouté, on se demande "que faire pour changer ça ?" et il n'y a pas le moindre début de commencement de réponse. Le vide intégral. Et c'est partout pareil, je n'ai pas vu un seul bouquin de journaliste formuler des pistes de réforme. Ils exposent des faits mais ne les analysent pas. Cela créé un vrai problème, car tous ces livres entretiennent un sentiment anti-élite en France, qui n'est certes pas totalement injustifié, mais qui ne fait pas avancer le schmilblick, bien au contraire ! L'absence de propositions ne fait qu'aggraver le phénomène, en créant une indignation qui, faute d'exutoire, tourne à l'amertume et au rejet en bloc.

Pourtant, des idées et des propositions existent. Il y a des gens qui réfléchissent, publient, proposent. Oui, il reste encore des intellectuels en France. Pas ceux qu'on voit à la télévision, ceux là n'ont plus le temps de penser. Mais des gens comme Pierre Rosanvallon (je suis en train de lire "la légitimité démocratique"), Marcel Gauchet, et bien d'autres ont une pensée politique forte, féconde. Ils analysent la société, ses mutations, mais dans un style parfois difficile, en tout cas pas forcément vendeur au sens où l'entend un éditeur (pas de sexe, de petites phrases, d'anecdotes croustillantes reprenables dans les médias...). Leur travail relève de la recherche fondamentale, des grandes structures un peu détachées des réalités terre-à-terre. Il manque un échelon de "recherche appliquée" où ceux qui connaissent bien le fonctionnement réel de la France, les journalistes notamment, reprennent ces travaux et les utilisent comme grille de lecture de la réalité de terrain. A partir de là, des solutions, au moins des propositions pourraient se dégager. On aurait sans doute déjà un regard moins sombre sur notre pays et nos élites (dites où est le pays parfait dans tous les domaines) et surtout, on verrait exactement là où il faut "frapper" pour que ça change.

Il manque un maillon dans la chaine. Il suffirait de pas grand chose pour que le contact se fasse et que le grand public puisse avoir accès à des ouvrages bien écrits (donc facile et agréable à lire) qui leur donnent une vision exacte et surtout complète de la réalité (pour ça il faudrait plusieurs livres, écrits par différents journalistes), appuyés sur des analyses de fond. Oui, ça existe quand même, mais trop fugitivement, trop partiellement, et à chaque fois, il manque un élément. Tantôt c'est le style qui est indigeste, tantôt c'est un biais trop orienté (militant...) où alors il n'y a que de la description de faits et un enchainement d'anecdotes. C'est rageant de sentir qu'on pourrait, qu'on a tous les ingrédients, mais qu'on n'y arrive pas.