Les investitures socialistes pour les législatives se sont faites dans la douleur, et les cas les plus délicats (trouver un point de chute à Jack...) ont été gardé au frais pour janvier. A l'UMP, ce n'est pas mieux, même s'il n'y a pas d'accord à trouver avec des alliés turbulents. L'épisode le plus marquant pour l'instant, c'est la tentative de parachutage de Claude Guéant à Boulogne, contestée par le suppléant du sortant, qui entend bien récupérer la place.

Tout cela est-il si scandaleux ? Le premier réflexe est de dire oui. Et puis à la réflexion, ce n'est pas si important, du moins pour ce qui m'intéresse, le fonctionnement du Parlement et de la démocratie en général.

Ce n'est pas important car un député, ce n'est pas un exécutif. Il n'a pas de pouvoir localement (mis à part décrocher quelques subventions). Qu'il ne connaisse pas ou mal le terrain sur lequel il est élu n'a finalement aucune importance, vu qu'il n'a, en tant que député, aucun rôle local. Il en irait autrement pour un maire... Le rôle du député est de participer aux délibérations et aux décisions d'une instance de politique nationale appelée Assemblée nationale. Son lieu d'élection importe très peu et ne joue pas tellement sur sa manière de travailler à Paris, hormis des tropismes sur des sujets imposés par la configuration de son lieu d'élection. Un député de la Gironde ou de la Marne peut difficilement être indifférent aux questions viticoles. En 1993, Bernard Stasi, député de la Marne, a ainsi payé de son fauteuil son abstention sur la loi Evin concernant l'alcool (ses administrés d'Epernay estimaient qu'il aurait du voter contre). Pour le voir de l'intérieur, tant que le député donne l'impression de s'occuper des sujets "locaux", pour le reste, il fait absolument ce qu'il veut !

Il faut bien voir que le député n'est pas un élu local mais national, élu donc sur des considérations de politique nationale. Aux législatives l'étiquette compte autant, voire plus que la personnalité du candidat. Avoir l'investiture est un avantage souvent décisif, sauf quand l'investi n'est pas du cru, et qu'en face, il a un challenger très bien implanté (exactement le cas de figure à Boulogne...). Ce qui compte finalement, c'est quelle composition pour l'Assemblée nationale ? Les dirigeants nationaux d'un camp peuvent estimer qu'ils ont besoin d'une personne en particulier, car elle apporte quelque chose ou parce qu'elle a un telle capacité de nuisance, qu'il vaut mieux lui donner ce qu'elle demande. Que cette personne soit élue à Paris, dans le Loir-et-Cher, dans le Pas-de-Calais ou ailleurs est sans importance. Ce qui compte, c'est qu'elle soit élue. En cela, les efforts du PS pour faire entrer plus de femmes et de "diversité" à l'Assemblée nationale sont louables (même si on peut les estimer insuffisants) et justifient que l'on écarte d'autres candidats, certes valables, mais qui n'apporteront rien de plus, parce que l'Assemblée est déjà largement pourvue en hommes, blancs et quinquagénaires.

Le scrutin uninominal par circonscription atténue fortement l'impact de cette course à l'investiture. Car il y a quand même une obligation pour le parachuté, celle de se faire élire sur son nom. C'est tellement plus confortable de se placer en position éligible sur une liste et de laisser la locomotive de la tête de liste faire le boulot. Il suffit d'être dans les petits papiers des dirigeants nationaux pour être sur la liste, et c'est bon, on est assuré d'être élu. Avec le scrutin majoritaire, l'investiture n'est qu'un début, il faut encore faire la preuve qu'on est aussi capable de jouer le rôle de contact avec le terrain. C'est cet aspect qui justifie mon refus de la proportionnelle, car le scrutin majoritaire est un véritable filtre, qui élimine les canards boiteux et autres crânes d'oeuf au pedigree long comme le bras, mais pas foutus de se faire élire, même dans la circonscription la plus sure de France pour leur camp. Qu'il y ait une barre à franchir est important, car faire de la politique, c'est un métier, cela demande des aptitudes particulières qui ne se résument pas à savoir manier l'intrigue à Paris.

Le job du député, c'est d'assurer le contact entre les sphères décisionnelles à Paris et le terrain, là où les électeurs qui le connaissent, le croisent sur le marché le samedi matin, n'hésitent pas à lui dire leur façon de penser (en bien ou en mal) sur les prises de position de son parti, du gouvernement, sur la marche du monde. Les parlementaires sont un véritable thermomètre, bien plus efficace que les sondages, pour savoir ce que "pense le peuple". Le député est une interface, qui prend la température, analyse les remontées et pèse sur les décisions car il a quand même son mot à dire. Il a d'autant plus intérêt à le faire qu'il joue sa place... Le fait qu'il ait un rôle, au moins de blocage, dans les décisions nationales permet aux citoyens d'être un peu entendus. C'est un verrou qui permet d'éviter une dérive qui serait probable vu la configuration très centralisée et "fermée" de l'élite française, celle d'un gouvernement des énarques.

Dans cette affaire, que le député soit du cru ou parachuté, cela n'a aucune importance. Ce qui compte, c'est qu'il fasse le boulot, en étant en contact avec ses électeurs dans le bout de France qui l'a élu, mais aussi en rapportant cela à Paris, en ayant ces éléments à l'esprit afin de calmer les ardeurs des technocrates parisiens. Quelques grincements de dents et quelques ego froissés ne sont rien au regard du fonctionnement normal de la démocratie.