Fleur Pellerin, conseillère de François Hollande pour le numérique vient de donner sa première interview sur Électron libre. On y apprend des choses, surtout en lisant entre les lignes. Petite revue commentée...

Ca commence par des propos bateau sur le numérique qui construit et qui détruit, et sur l'importance économique du secteur, notamment pour l'avenir. On est bien d'accord, mais pas vraiment de substance ni de pensée personnelle. De la belle langue de bois. On en trouve tout le long de l'interview.

Elle poursuit sur une phrase qui m'a beaucoup amusé : "réactions de certains blogueurs – heureusement peu nombreux - qui croient avoir le numérique en apanage, et voudraient imposer les codes de leur petit monde en vilipendant tous ceux qui n’en font pas partie". Figurez vous, chère madame, que vous m'avez donné l'impression d'une technocrate, qui vient d'être nommée gouverneur d'une colonie lointaine et qui débarque du haut de sa suffisance, sans tenir compte des us et coutumes du lieu, avec toute la morgue du colonisateur pour les autochtones. Twitter est un tout petit monde, un microcosme avec des codes de conduite, des usages, qui ne vous a pas attendu pour exister. Vous êtes bien entendu libre de ne pas les suivre, mais cela ne facilitera pas votre "adoption" par la communauté, qui peut pourtant avoir une certaine utilité pour l'exercice de vos fonctions. C'est quand même vous qui êtes venus chez nous...

Vient le couplet, forcement négatif, sur Nicolas Sarkozy, où elle décrit le comportement "habituel" d'un candidat en campagne : "son mode d’expression consiste à adapter chacune de ses interventions au public dont il veut s’attirer les faveurs, quitte à promettre tout et n’importe quoi et à se contredire en permanence". Bien évidemment, François Hollande n'est pas comme ça. Mais alors pas du tout...

Et là, d'un seul coup, on trouve ça : "Le numérique est un monde très mouvant, dans lequel les modèles économiques ne sont pas stabilisés : nous nous adapterons à cette spécificité. Il y a évidemment un énorme gisement de croissance et d’emplois dans et par le numérique, mais son ampleur est difficile à quantifier" avec lequel je suis entièrement d'accord. Le numérique, ça bouge tout le temps, on sent qu'il y a un potentiel, mais finalement, on ne sait pas grand chose. Toutes les études qu'on nous balance d'un bord comme de l'autre, avec des chiffres mirobolants, c'est en fait du flan ! Elle poursuit sur sa lancée de lucidité : "il est vrai que la vision de l’innovation « à la française » est encore, par certains aspects, très, voire trop « planificatrice »". La France est malheureusement encore un pays d'économie administrée, où les pouvoirs publics ne veulent surtout pas laisser trop de libertés aux créateurs d'entreprises.

Et puis c'est la rechute : "Encourageons l’innovation planifiée" (on ne rigole pas) et "C’est sans doute souhaitable pour développer des chantiers tels que le « cloud », l’optimisation, le THD ou le « big data »". Pour un peu, elle va nous dire que le plan Cable, c'était merveilleux, et que le déploiement actuel de la fibre optique se passe merveilleusement bien (alors qu'on est en train de foirer le truc). Pour les autres sujets, il faudrait peut être que ce soit moins contraint. Et elle s'arrête là ! C'est quoi, concrètement, "moins contraint" ? Pareil, je ne peux qu'être d'accord avec ça : "Inventons un écosystème qui permette aux entreprises innovantes de se développer, de créer de la valeur et des emplois en France. Ne laissons pas nos excellents ingénieurs, développeurs, créateurs s’exiler aux Etats-Unis", mais concrètement, on fait quoi ? pour l'instant, on est dans le voeu pieux... Il va falloir en dire un peu plus !

Venons en maintenant au gros morceau, Hadopi. François Hollande nous avait fait son habituelle valse-hésitation à l'eau tiède. Fleur Pellerin reste dans la ligne : "il faut protéger les droits d’auteurs sans porter atteinte à cette liberté fondamentale qu’est l’accès à Internet et développer de nouveaux modèles de financement de la création". Nicolas Sarkozy dit exactement la même chose ! Reste à trouver le bon équilibre. On peut effectivement penser que depuis 2007, on en a un peu trop fait pour les droits d'auteurs et pas assez pour la liberté d'accès à internet et les droits des internautes. On a surtout constaté que l'action politique a consisté en une vaste gesticulation qui n'a eu à peu près aucun effet, tant sur les droits d'auteurs que sur la liberté d'accès à internet. Les évolutions depuis 2007 sont avant tout dues à l'évolution des modèles économiques propres au numérique. On n'aurait pas eu hadopi et tout le cirque autour, on en serait à peu près au même stade.

Fleur Pellerin esquisse une piste : supprimer la hadopi et la remplacer par "une instance de protection du droit d’auteur, dont les missions de contrôle et d’avertissement seraient la contrepartie d’une gestion concertée de la propriété intellectuelle et du développement de l’offre légale. Cette instance pourrait également être un « think tank » sur la création, l’évolution des usages et des pratiques d’Internet". C'est dingue, mais justement, c'est exactement ce que veut faire la hadopi, dont les responsables ont bien compris, depuis le début, que la répression de masse est vouée à l'échec. Le "think thank existe déjà, ça s'appelle les labs... En fait, ce n'est pas abroger la hadopi qu'il faut faire, mais supprimer quelques dispositions du code pénal et du code de la propriété intellectuelle, notamment celles qui visent spécifiquement le téléchargement et la coupure d'accès à internet. Si ça intéresse Madame Pellerin, je peux lui écrire le projet de loi...

Reste que cette position est bien peu innovante et surtout, pas bien éloignée de ce que Sarkozy a fait jusqu'ici. Le plat resterait le même, Hollande se contentant de mettre une autre sauce sur le même poisson. De toute manière, il ne peut pas en être autrement, vu que Fleur Pellerin le dit elle-même : "Nous avons consulté dans de nombreuses directions : producteurs indépendants de la filière musicale, SPRD, parlementaires (sur le très haut débit ou l’e-éducation, par exemple), financeurs (comme la Caisse des dépôts ou des fonds de capital risque spécialisés dans le financement de l’innovation), organisations et fédérations professionnelles…". C'est seulement maintenant que les socialistes partent "à la rencontre de grands opérateurs, de start-ups, d’incubateurs, de pôles de compétitivité, de centres de recherche". D'autres groupes, pourtant importants, on été totalement négligés jusqu'ici : "Nous voulons également entendre les activistes et défenseurs du logiciel libre. A cet effet, nous sommes en train de créer un lieu de rencontre et d’échange avec ces communautés". Et le public ? Ce sera après, s'il y a le temps. De toute manière, le contact est tout juste établi avec ce semblant d'appel à contribution dans Rue89. Vous la sentez, la "sensibilité de gauche" ? Moi, pas tellement...

Autre sujet important, la fiscalité des activités numériques. Elle partage le constat de Nicolas Sarkozy sur le fait que les grosses sociétés de l'internet ne paient pas d'impôts en France et que c'est anormal. Elle partage aussi son absence de solutions : "Nous devons sortir de cette impasse, qui est celle dans laquelle se trouvent beaucoup de nos partenaires européens, et il est peu probable que nous y parvenions durablement sans renégocier les conventions fiscales". Pourquoi ne pas dire clairement qu'il faut une unification fiscale au niveau européen, avec une taxation aux frontières de l'Europe ? Elle le dit elle-même, le numérique permet de délocaliser, pour l'instant, Google est en Irlande et au Luxembourg. Demain, s'il faudra aller un peu plus loin pour continuer à échapper à une taxation européenne, ils le feront. La seule solution est de les obliger à payer pour accéder au marché européen, et cela se fera par une taxation du matériel physiquement non délocalisable (notamment des CDN que Google déploie partout).

On termine sur une magnifique non réponse à la pourtant très pertinente et essentielle question des moyens financiers : "lorsque nous définirons nos propositions, nous veillerons à retenir une approche réaliste et à examiner les modalités de financement possibles. Nous travaillerons sur plusieurs scénarios budgétaires, afin que le candidat puisse, une fois élu, prendre rapidement des décisions en fonction de la situation économique et budgétaire dont il héritera en mai 2012". Du langage technocratique dans toute sa splendeur ! Alors Fleur, combien ?

On est au début de la campagne, mais d'ores et déjà, on peut penser qu'il y aura une grande continuité dans la politique numérique après 2012, quelque soit l'élu. Ce sont les mêmes qui seront aux manettes, avec les mêmes moyens financiers (c'est à dire pas grand chose) et surtout, les mêmes contraintes.