Je suis toujours gêné par l'utilisation de l'émotion pour faire progresser des causes politiques. C'est particulièrement flagrant quand on s'empare d'un cas particulier pour en faire un icone ou un martyr, car on fait fi de la complexité du monde, au profit de simplifications abusives et manipulatrices. Cela me gêne aussi car en général, quand on est dans l'émotionnel médiatique, c'est au profit d'une cause ou d'un message clos, déjà élaboré et qu'il n'est plus possible de modifier si ce n'est à la marge. C'est pour cela que le "militantisme" politique me déplaît au plus au point, quand des personnes se fanatisent pour imposer leur point de vue, sans discussion possible, parce que leur "vérité" (souvent élaborée par d'autres) est cristallisée et qu'il faut surtout asséner.

Hier soir, mon fil tweeter était inondé de messages à propos de l'exécution d'un condamné à mort aux USA. Le moindre détail était disséqué pour dramatiser l'événement. On était dans l'émotionnel pur. Pendant ce temps, un autre condamné à mort était exécuté dans un autre état. Il a été mentionné, mais sans doute parce que l'exécution était concomminante. Autrement, il aurait eu droit à une brève. Il faut dire que le premier condamné avait un beau profil d'erreur judiciaire, alors que l'autre avait commis un assassinat raciste qu'il ne regrettait absolument pas. Au même moment, un homme était pendu en Iran. Sur ce dernier cas, c'est silence radio...

Quand on milite pour l'abolition de la peine de mort, ce sont toutes les exécutions qu'il faut dénoncer, celles des "gentils" comme celles des "salauds". A la limite, c'est presque sur celles des salauds qu'il faudrait insister, car en ne le faisant pas, on laisse à penser que finalement, l'assassin raciste méritait la peine de mort, vu l'abomination de son crime. Se concentrer sur le condamné où il existe un doute sérieux, c'est trop facile et plus qu'une campagne contre la peine de mort, c'est une campagne contre le système judiciaire américain qui commet trop d'erreurs. On brouille le message.

Pour beaucoup de choses, ça se passe comme ça ! On en fait des tonnes sur un cas particulier, car le système médiatique y trouve son compte. Un deal est passé entre les "défenseurs" d'une cause et les médias : "Ok, vous offre un temps d'antenne, mais il faut que ça fasse pleurer dans les chaumières". Le spectateur veut de l'émotion, forte de préférence. Les militants prennent donc ce vecteur, car sinon, pas d'accès média, donc moindre impact pour leur cause, au risque de biaiser leur réflexion, en construisant leur position pour qu'elle soit médiatiquement "vendeuse". Le plus grand danger, c'est qu'on détourne ainsi des énergies souvent pleines de bonne volonté vers le coté stérile de "l'engagement citoyen", celui du bruit et la fureur.

On appauvrit ainsi le moment essentiel, à savoir la phase où s'élabore le message. Le coeur de l'engagement du citoyen devrait être là, dans cette période de délibération collective. Le véritable combat politique est de laisser cette période réellement ouverte, quand tant d'autres voudraient la verrouiller, pour se réserver le pouvoir décisionnel, et limiter la "participation citoyenne" à la phase de soutien. L'exemple des partis politiques est absolument éclairante : le "militant" ne participe pas du tout à l'élaboration du programme, des idées, de la ligne du parti. Tout au plus il valide, tranche entre deux options. Mais ce qu'on lui demande surtout, c'est d'aller coller les affiches et porter la bonne parole. A plus haut niveau, c'est malheureusement un peu ce qui se passe aussi, et là, c'est beaucoup plus grave. Que font nos ministres : ils tranchent, arbitrent et portent la bonne parole dans les médias et auprès de leurs électeurs afin d'être réélus. Quelle est leur part dans la délibération, c'est à dire dans la réalité de la décision ? C'est très variable et c'est vraiment là qu'on voit qui est un bon ministre et qui n'est qu'un ectoplasme transparent...

Etre citoyen, c'est participer à la délibération, là où les choses se décident réellement. C'est exigeant, ça demande de la disponibilité, du travail, de la modestie aussi car toute délibération est collective et on ne fait qu'apporter sa pierre à un édifice commun. La manifestation bruyante d'une opinion quand le moment du débat est déjà passé ne saurait tenir lieu d'engagement citoyen. C'est malheureusement trop souvent le cas dans l'esprit de beaucoup...