Hier soir, lundi 19 septembre, se tenait au conseil économique, social et environnemental un raoût du monde de la culture et de la production audiovisuelle. Tous les grands requins du secteur étaient là : Miyet, Seydoux... Officiellement organisé par le groupe Audiens qui gère la protection sociale du monde du spectacle et des médias, ce colloque était destiné à lancer une plate-forme "collaborative" pompeusement appelée Assemblée pour la culture et la création à l'ère numérique.

Cette opération a été soigneusement préparée, avec l'aide d'un cabinet de lobbying, "médiations & arguments". Tout l'été, ils ont battu le rappel pour que l'hémicycle du CESE soit plein et que tous soient là, le ban et l'arrière ban de la profession. J'y ai été surpris d'y rencontrer des personnes que je ne croise que rarement dans ce genre d'événement, qui m'ont dit être venu parce que les invitants avait un peu insisté et semblaient très désireux de leur présence. Ce n'est donc pas un truc anodin...

Un certain nombre de sujets ont été abordés. Sans grande surprise, tout ou presque a tourné autour du financement de la création artistique, et surtout audiovisuelle, à l'heure du numérique. Ce milieu de la production est bien ennuyé avec ces FAI qui touchent l'argent et ne contribuent pas à la production. Comment faire pour qu'ils crachent au bassinet et que le monde de la création puisse continuer son petit business subventionné. Bref, comment sauver le modèle économique existant. On a aussi parlé régulation des contenus audiovisuels, avec la lourde question de l'avenir du CSA.

Plusieurs pistes sont esquissées. Il semble qu'ils aient compris globalement que le modèle "hadopi" du tout-répressif ne mène pas loin. Il sont toujours aussi opposés à la licence globale et ne voient le salut que dans l'action de l'Etat pour maintenir le système protectionniste actuellement en place. Leur objectif est clairement Bruxelles, où tout se joue. Premier sujet, les distorsions de TVA et le problème du Luxembourg, qui attire toutes les activités "virtuelles" comme les services de VOD (vidéo à la demande). Plusieurs directives les touchant de près sont actuellement en révision, sur les oeuvres orphelines, sur la gestion collective, sur les oeuvres indisponibles dans le commerce. Un livre vert vient d'être publié sur la distribution audiovisuelle, qui doit amener à un livre blanc qui servira de programme pour les années à venir. Il semble aussi qu'une attaque est possible sur le statut des intermédiaires techniques, actuellement plutôt bien protégés par la directive commerce électronique. Le but est clairement, pour les producteurs de contenus, de mettre tous les atouts de leur coté en vue des futures négociations commerciales sur le partage de la valeur dans le numérique. Les lobbystes bruxellois du monde de la création ne chôment pas.

Les organisateurs ont voulu donner une image d'unité et d'unanimité, mais tout cela est loin d'être évident. Ce milieu est très divisé, et cela s'est vu dans les différentes interventions, chacun prêchant pour sa chapelle, avec des demandes parfois très "polémiques", comme le Prodiss (syndicat des producteurs de spectacles vivants) qui ne demande pas moins que des droits de propriété intellectuelle sur les spectacles qu'ils organisent, avec leur part du gâteau sur l'exploitation, par exemple, des enregistrements live. Pas certain que le patron de la SACD, Pascal Rogard, d'ailleurs absent hier soir, apprécie beaucoup. Autour de moi, beaucoup de persiflages et de remarques assez acerbes sur les différentes interventions ont clairement montré que cette unité est de façade.

Deux élus ont pris la parole, Catherine Morin-Desailly et Patrice Martin-Lalande. Dans leur propos, ils ont bien entendu joué la compassion sur le pauvre secteur de la création qui vit un bouleversement à cause d'internet et ne sait plus à quel saint se vouer. Mais ils ont, tous les deux, lourdement insisté sur le fait que le partage et l'accès du plus grand nombre à la culture sont des objectifs politiques importants, et qu'internet est un moyen fabuleux pour les atteindre. En creux, ils ont clairement formulé leurs réserves face aux demandes de l'industrie culturelle : pas question de sacrifier l'accès à la culture à vos intérêts économiques. C'est un discours qui m'a beaucoup réjouit, car il montre que les leçons de Dadvsi et d'hadopi ont été apprises par les politiques. Malheureusement, le discours de la représentante du ministre de la Culture était égal à ce que fait habituellement la rue de Valois : servilité et défense des intérêts économiques de la filière...

Cette soirée n'est que le début de ce que je crains être la troisième saison de cette (mauvaise) série "internet et création" (après la première saison DADVSI et la deuxième saison Hadopi). la plate-forme internet est destinée à recevoir les "contributions" des acteurs de ce milieu. Une sorte de consultation interne (les gens du numérique sont priés de passer leur chemin...) histoire de pouvoir, le 30 novembre, faire des propositions en vue de la présidentielle. Cette date n'est pas choisie au hasard, puisque c'est à peu près le moment où le conseil national du numérique envisage, lui aussi, de formuler des propositions en vue de la présidentielle...