Agnès Maillard du Monolecte est en colère. Pas une surprise ni une nouveauté me direz vous ! Mais le billet où elle annonce qu'elle n'ira pas manifester illustre parfaitement l'impasse de la gauche française. On y trouve un manifeste de la gauche radicale, où l'expression politique se résume à crier sa colère, son émotion, et surtout, son absence de toute perspective. Agnès n'est pas contente de la situation sociale, et surtout, est encore moins contente des leaders syndicaux qu'elle accuse de capituler en rase campagne face à l'ennemi, le méchant ogre capitaliste dans la gamelle duquel ils sont partis manger. Et bien entendu, dans tout ça, qui va se faire avoir ? Les "petits", le peuple, une fois de plus !

Elle n'a pas tort, car c'est le peuple qui se fait toujours avoir, et le pire, c'est que c'est structurel ! Depuis la révolution néolithique, l'homme est passé de l'état de nature à l'état de culture, avec création d'une véritable société, avec une division des tâches et surtout, hiérarchisation de la société. L'inégalité est consubstantielle à la société, et il y aura toujours une élite qui dominera un "peuple" et sera mieux lotie en tout. Cet état de fait crée une véritable tension, à la fois destructrice car génératrice de violence, mais aussi créatrice car moteurs de changements et d'évolutions. Le but d'une élite est de stabiliser son pouvoir et de figer ses positions, mais sans jamais y arriver car elle a besoin d'un minimum de consentement (ou de non-révolte) de la part de la base.

La question de l'inégalité, en général pour la refuser, taraude les hommes depuis le néolithique. Je ne vais pas faire le tour du sujet, une vie n'y suffirait pas, mais dans le lot, on trouve des choses très différentes, qui abordent le problème de leur manière, avec toujours cette lancinante question, qui n'a pas de solution, de la conciliation de l'égalité entre les hommes et de la vie en société. On peut citer la Bible, et toute la tradition chrétienne, mais aussi les utopistes socialistes, et notamment Marx, celui qui a eu la postérité la plus nombreuse. Une grande partie de la gauche française a puisé, et certains puisent encore à cette source "radicale", dont le but est de reconstruire la société, par la violence, pour que tous les hommes soient égaux. C'est beau sur le papier, dans la réalité, on a vu ce que cela a donné. Le pire ne fut pas Staline, qui maintenait une certaine égalité devant le crime et la terreur. Non, le vrai fossoyeur de l'expérience, ce fut Brejnev et sa nomenklatura bardée de privilèges, antithèse complète du rêve de Marx.

Tout cela pour vous dire que le radicalisme est une impasse, que la révolution n'apporte rien, car derrière les bouleversements et les destructions, une autre élite finit par se mettre en place, ramenant tout le monde à la case départ sur la question de l'égalité. Je n'ai jamais compris que des gens pourtant intelligents puissent se fourvoyer là dedans. Ou alors, ce n'est que de la posture, les prises de positions radicales s'accommodant très bien de l'appartenance à une certaine élite, celle de "l'intelligence", le radicalisme étant avant tout l'arme destinée à abattre l'élite concurrente, celle qui a l'argent et tout ce qui va avec. Le marasme intellectuel de la gauche française vient sans doute de là, coincée entre son appartenance de plus en plus prononcée à l'élite et son idéologie égalitariste qui présuppose qu'il faut détruire l'élite. Dur d'être schizophrène !