Le choix des sujets qui doivent être mis en avant est une question très politique. On ne s'en rend pas forcement compte, mais c'est là que beaucoup de choses se jouent, avec la manière de poser le problème. Si c'est vous qui décidez ce qui doit être mis à l'ordre du jour et la manière dont la question doit être abordée, vous orientez, parfois de manière décisive, la décision finale. La justification de ces choix des sujets est un peu le trou noir des débats politiques. Il est pourtant essentiel.

Cet article d'Alice Antheaume est très éclairant. Qui des journalistes ou du public doit décider de ce qui figurera dans le journal ? Selon la réponse que l'on donnera, le résultat ne sera absolument pas le même. Pour les journalistes, il est impensable d'abandonner ce pouvoir. C'est même ce qu'ils considèrent être le coeur de leur métier, la source de leur pouvoir. Cela ne va pourtant pas de soi. La presse est un produit, qui est vendue à une clientèle qui n'est pas obligée de l'acheter. C'est d'ailleurs ce qu'elle fait de plus en plus, mettant ainsi les journalistes dans une impasse dont ils n'arrivent pas à sortir. L'expérience du Post est d'ailleurs très intéressante : voilà un titre qui a choisi délibérément de produire des contenus en fonction de la demande du public, de manière sérieuse et non racoleuse (ce n'est pas du Morandini). On voit les réactions des autres professionnels, qui dénient à ce site le qualificatif d'organe de presse. Le plus drôle de l'affaire, c'est qu'ils sont dans le même groupe qu'un quotidien "de référence" qui est absolument à l'inverse, avec une politique de l'offre à l'état pur : eux savent ce qui est important.

Cette question ne se limite pas à la presse. En politique également, on voit fleurir les remarques du genre "vous n'avez pas mieux à faire", indiquant clairement que la personne considère que le sujet traité n'est pas essentiel, que ce soit l'audition d'un ex selectionneur ou le port de la burqa. Il y a la crise et c'est elle qui doit être le seul centre d'intérêt des pouvoirs publics. C'est souvent asséné comme une vérité révélée, sans la moindre argumentation. Pourtant, ça ne va pas de soi. Certes, la crise financière est préoccupante, mais en quoi faudrait-il ne parler que de ça ? Il y a plein de raisons de dire qu'au contraire, on doit parler d'autre chose (mais ça, c'est un autre billet). A chaque fois, aucune explication, juste l'argument d'autorité.

Heureusement, le débat démocratique est encore assez vivace pour passer outre à toutes ses réclamations qui arrivent de partout pour imposer tel sujet, ou au contraire, en disqualifier un autre. L'équilibre est finalement assez bon entre les grands thèmes et les demandes de la base. On le doit à notre système électoral, où les élus sont obligés d'être attentifs à la demande. J'imagine sans mal qu'avec un scrutin à la proportionnelle, on serait davantage dans une politique de l'offre, qui creuserait encore davantage le fossé entre le peuple et les élites. Il ne faut pas l'oublier, la démocratie, c'est le pouvoir du peuple et la profession politique ne peut pas se permettre de s'engager dans la même impasse que la profession journalistique.