Certains sujets sont piégés. Celui des discriminations, de la nationalité en font partie. Tout débat part en biais et laisse le problème de fond intact. Cet éditorial du Monde en est l'exemple parfait.

Gérard Longuet s'est exprimé sur la possible nomination de Malek Boutih à la tête de la Halde. Sur le fond, je partage son analyse, même si sur la forme, il a été très maladroit et a ainsi prêté le flanc à la polémique (qui aurait eu quand même lieu, car le désaccord est sur le fond).

En fin politique qu'il est, Longuet sait qu'il faut être pragmatique. La Halde est un outil de lutte contre les discriminations. Pour que l'outil soit efficace, il faut qu'il soit le plus possible à l'abri des critiques, vu qu'il est déjà pas mal attaqué, pas la peine de donner les bâtons pour se faire battre. La Halde n'ayant aucun pouvoir juridique, elle peut juste émettre des avis et des recommandations. Un rôle d'autorité morale avec comme seule arme la communication médiatique, c'est bien léger. Or, rien de plus facile que de ruiner une autorité morale. Il suffit de se faire prendre avec l'alcool au volant. Le choix du président, celui qui incarne l'institution, est essentiel, primordial même !

Le vrai débat, intéressant et constructif, c'est : quelle personnalité pour présider la Halde, car de ce choix, découle l'orientation que va prendre la Halde. Le choix de Louis Schweitzer était très audacieux, car sous des dehors de protestant austère, c'est quelqu'un de très progressiste et qui va au bout de ses engagements. Le fait qu'il soit en fin de carrière et qu'il n'ait plus rien à attendre de personne a sans doute accentué encore cet engagement qui est allé très loin, trop loin sans doute pour que la Halde n'en souffre pas.

Pour que la Halde fasse bien son travail (c'est je le pense la position de Longuet) il est important que ce soit une personnalité "vieux corps français", c'est à dire au coeur du système, qui s'en charge, plutôt qu'une personne "extérieure". En posant les choses ainsi, il prend acte qu'en France, il vaut mieux être blanc et s'appeler Dupont ou Longuet que noir ou typé maghrébin et s'appeler Ali. C'est plus facile pour beaucoup de choses : trouver un logement, un travail, ne pas subir trop de contrôles d'identité... ou diriger efficacement une autorité administrative indépendante. Reconnaître que cette situation existe, ce n'est pas la cautionner pour autant.

Immédiatement, la gauche anti-raciste est montée sur ses grands chevaux, instruisant un procès en racisme. Pour eux, n'importe qui est compétent pour accomplir n'importe quelle tâche, seule compte la compétence technique. Raisonnement dogmatique, qui ne s'applique pas aux postes de direction. Quand on recrute un dirigeant, ce n'est pas seulement la compétence purement technique qui compte, mais également le carnet d'adresse, l'insertion dans les réseaux pertinents pour l'institution, la "légitimité" reconnue par les partenaires de l'institution. Plutôt que de poser ce débat, ils ont immédiatement rebondi sur l'expression maladroite "corps français", qui a déclenché une sorte de réflexe pavlovien. Et voilà Longuet raciste, le voilà déniant à Malek Boutih d'être un français à part entière. Cela permet à certains de ressortir la panoplie du bien-pensant et du "vigilant". En plus, Longuet, avec son passé, c'est une cible facile, sans risque. Il va battre en retraite la queue entre les jambes, offrant une victoire facile. Pourquoi se fouler ?

Derrière, il y a encore un autre débat, c'est celui de l'efficacité de la halde à faire recruter les discriminations. Un parti pris "rentre-dedans" a été voulu par Louis Schweitzer, qui considérait sans doute que vu l'ampleur du problème, il fallait y aller à la hache. Mais cela n'a pas que des avantages, et surtout, en partant dans tous les sens comme il l'a fait, car il ne s'est pas occupé que de discrimination sur les origines, bien que ce soit une part importante de sa "clientèle". Il a irrité beaucoup, inquiété encore plus (dont moi) qui se demandent dans quelle direction part cet ovni, sur quoi cela va déboucher. La Halde est née d'un coup de force parlementaire, par un amendement déposé en seconde lecture sur un texte de loi, c'est à dire en toute fin d'examen. Il n'y a pas eu de vrai débat sur la légitimité de la créer, et absolument pas le moindre cadrage politique de ses objectifs.

Je trouve donc vraiment dommage que l'occasion de débat que représente la venue d'un nouveau président soit ainsi gachée. C'est surtout dommage pour ceux qui la soutiennent, car le prochain débat sur le sujet, ce sera à l'occasion de l'examen du projet de loi de création du défenseur des droits, sur l'amendement de suppression de la Halde...