Jacques Chirac est renvoyé en correctionnelle pour l'affaire dite "des emplois fictifs de la Ville de Paris". Avec toutes les casseroles qu'il traine, il devait bien y en avoir une qui s'accrocherait quelque part.

Plus que le risque de condamnation, ce qui peut gêner Jacques Chirac, c'est l'étalage sur la place publique de son système de conquête et d'exercice du pouvoir. Et cette fois ci, il ne pourra pas se défiler, il devra répondre. Et ça, il n'aime pas. C'est tellement bien fait qu'on ne le remarque pas : on ne sait finalement pas grand chose sur Chirac, qui déteste se livrer et se raconter. Il passe sont temps à dissimuler ce qu'il est réellement et ce n'est incidemment qu'on apprend des choses qui cadrent mal avec l'image qu'il a voulu donner de lui. Alors qu'il se faisait passer pour quasi-inculte, fan de Johnny et de musique militaire, on s'aperçoit qu'il est un spécialiste mondialement reconnu de l'art des civilisations "premières", qu'il connait très bien le Japon et qu'en fait, c'est quelqu'un de très cultivé.

Que va-t-on voir et surtout entendre pendant ce procès ? Que Chirac a monté une organisation de prise et de contrôle du pouvoir absolument remarquable et d'une efficacité redoutable. Pour les parisiens, rendez-vous compte, de 1983 à 1995, TOUS les arrondissements parisiens étaient à droite. C'est devenu inimaginable aujourd'hui. Les moyens colossaux de la ville de Paris ont été mis au service de son ambition. Finalement, une vingtaine d'emplois fictifs au cabinet du maire, sur la masse, c'est pas grand chose. Et leur grand tort est de ne pas avoir pointé à l'hôtel de ville, car finalement, ils faisaient le même travail que les autres : travailler pour Jacques Chirac. Ceux qui étaient physiquement présents dans les murs de l'hôtel de ville ne faisaient pas autre chose.

Les questions que pose ce procès sont importantes, et les qualifications retenues sont très révélatrices : "détournement de fonds publics" et "faux en écritures publiques". Apparemment, Chirac échapperait à la deuxième qualification, mais prendra la même chose et on mettra tout sur le détournement de fonds publics. Ce procès, c'est celui de la limite que les politiques doivent respecter dans l'emploi, à leur profit, des moyens publics dont ils disposent en tant qu'élus (collaborateurs, notes de frais, logements et voitures de fonction). C'est une question politique !

Le problème de juger longtemps après les faits, surtout ici, c'est que la tolérance aux "petites facilités" que se permettent les élus a changé depuis l'époque des faits. Depuis 1995, fini les fonds secrets pour payer les membres des cabinets et pour "l'argent de poche" des élus. Fini aussi le financement anarchique des partis politiques (et heureusement car les risques de corruption étaient énormes). Le tort de Chirac est d'avoir continué pendant longtemps, trop longtemps, un système qui était "normal" quand il a commencé sa carrière, dans les années 60, de l'avoir porté à un "point de perfection" jamais atteint. Jusque dans les années 80, mis à part quelques huluberlus, tous faisaient ça à leur niveau. Et en 1981, les socialistes se sont très bien coulés dans ce moule. Ils en ont gardé certaines pratiques, comme les cabinets phlétoriques, où beaucoup militent plus pour le parti et préparent les prochaines élections (pour leur compte éventuellement) qu'ils ne travaillent pour la collectivité qui les paye.

Ce procès est important, car il va permettre de faire le point sur le sujet. Les médias ne vont manquer de le couvrir, de le disséquer et de créer, je l'espère un débat public. Le sort de Jacques Chirac n'a finalement que peu d'importance.