Au fil des discussions et des commentaires concernant l'avenir d'internet, de ses usages et surtout de sa régulation, je ressens comme un malaise très fort de la part des "geeks", terme large et flou comprenant l'ensemble de ceux y qui sont présents depuis longtemps et maitrisent techniquement l'outil. Ils semblent avoir beaucoup de mal à accepter ce qu'ils vivent comme une dépossession de leur bébé : le web.

Il fut un temps où ils étaient entre eux, peu nombreux. Ils ont développé une vision très particulière du réseau, une idéologie très libertaire qui pouvait fonctionner sur un petit réseau. Puis, la chose a grandi, s'est étendue, à servi à autre chose. D'autres acteurs sont arrivés, développant d'autres usages. Petit à petit, toutes les activités et acteurs présent dans la "real life" sont arrivés.

Ces nouveaux entrants sont aussi légitimes que les occupants initiaux pour donner un avis et décider des orientations politiques sur ce que doit être le web. Cela, les geeks ont beaucoup de mal à l'admettre. Ils sortent régulièrement l'argument de la maitrise technique pour exclure les autres des processus décisionnels. Dès qu'un autre groupe décide de proposer d'autres voies que celle qu'ils ont fixé au départ, ils sortent l'artillerie lourde. Ils ne pèsent pourtant pas bien lourd dans le débat politique, il va bien falloir qu'ils s'en rendent compte.

Le temps où seuls les geeks décidaient de ce que devait être le net est révolu ! D'autres sont arrivés, avec une autre vision du réseau, d'autres intérêts. L'avenir du web sera fait de débats, qui se déroulent en majorité hors du net, et de compromis, ce qui implique d'accepter des choses qui ne plaisent pas forcement. La question centrale pour le moment est celle du filtrage. Les geeks la refusent complètement avec énergie. Leur position est compréhensible et parfaitement défendable. Mais ce n'est qu'une option parmi d'autres et ce n'est pas forcement celle-là qui sera retenue. Il faudra peut-être, certainement même, faire des compromis. D'autres demandes sont tout aussi légitimes, et la politique consiste à arbitrer entre deux positions, en fonction de ce que la société dans son ensemble considère comme prioritaire.

Si les geeks veulent conserver le net tel qu'il est, il vont devoir sortir du réseau et prendre part au débat public. Cela implique d'accepter que leur vision des choses puisse ne pas être choisie, ou qu'elle subisse des entorses. Cela s'appelle la démocratie. Au vu de ce que je lis sur le web, c'est pas acquis. Il va bien falloir, car sinon, dans un choix du "à prendre ou à laisser", le risque est que ces geeks si radicaux et intransigeants se retrouvent marginalisés et que les décisions se prennent finalement sans eux.