Rue89 vient de nous donner un magnifique exemple de la manière dont un journaliste peut se faire manipuler. David Servenay a écrit un papier sur les petits cadeaux que reçoivent les députés de la part des lobbies. J'ai dans l'idée qu'il est de bonne foi et qu'il a voulu faire un papier objectif. Il n'y est pourtant pas arrivé.

A la base, il y a une opération de communication de l'association anticor, qui lutte contre la corruption. Une association militante parmi d'autres, qui oeuvre dans le milieu parlementaire notamment (sa porte-parole, Séverine Tessier est accessoirement assistante parlementaire d'un député PS). La question de l'encadrement du lobbying est d'actualité à l'Assemblée, et mardi dernier, la délégation du bureau de l'Assemblée nationale chargée du sujet s'est réunie. Des décisions devraient être annoncées courant juin. C'est donc le moment pour ceux qui s'intéressent au sujet de faire un peu d'agit-prop. Anticor lance donc une opération de comm' et contacte la presse. Jusque là, rien d'anormal.

Rue89 mord à l'hamçon et décide de faire un papier. Le journaliste écoute donc Séverine Tessier débiter sa prose. Il va ensuite à la recherche d'autres intervenants qui pourraient lui parler du sujet. Il s'aperçoit qu'il a un peu de mal à faire parler les députés sur le sujet. Finalement, il en trouve un qui est plus loquace que les autres, Patrick Beaudouin, député UMP du Val-de-Marne. Le problème, c'est que ce député est également intéressé par le sujet, car il se bat depuis bientôt deux ans, avec sa collègue Arlette Grosskost pour que le lobbying soit encadré à l'Assemblée nationale. Ils ont déposé une proposition de loi, des amendements. Mais Ils ne sont pas le seuls sur le sujet. Jean-Paul Charié avait produit un rapport en 2008, et ses conclusions sont assez différentes de celle de Beaudouin et Grosskost. Pour couronner le tout, le président Accoyer a chargé Marc Le Fur, l'un des vice-présidents de l'Assemblée nationale, d'étudier le sujet. Lui aussi a ses idées, encore différentes des autres (même si parfois, ils sont très proches). Une lutte d'influence est en cours dans les couloirs, surtout entre Beaudouin-Grossjost et Accoyer-Le Fur.

A chaque fois donc, le journaliste de Rue89 a eu affaire à des gens qui avaient quelque chose à placer et qui tenaient, de ce fait, un discours orienté sur le sujet, tant sur les éléments de fait que sur l'interprétation qu'il fallait en avoir. Et c'est là que ça me gêne, car David Servenay est passé complètement à coté du sujet pour se transformer, peut-être malgré lui, en relais de communication.

Cette question des cadeaux fait par les lobbies aux députés, n'est pas le vrai sujet. C'est même très périphérique. Bien entendu, comme partout, il peut y avoir (et il y a certainement) des abus. Mais ils sont marginaux. Je vois passer ces "cadeaux", c'est peanuts : Une bouteille d'eau, un mini-pot de miel, quelques bouteilles de champagne et de bons vins (surtout au moment des fêtes), un saucisson, une place pour assister à Roland Garros dans la loge de l'entreprise invitante. On est là dans le cadeau qui entretient les bonnes relations, comme ça se déroule dans toutes les entreprises entre fournisseurs et bon clients. Parfois, il y a plus, pour l'essentiel des voyages qui sont souvent avec une partie "travail" plus ou moins consistante. MAis c'est loin d'être tout le monde et tous les mois. Les parlementaires étant très occupés, ils n'ont pas franchement le temps d'aller se balader. Du moins ceux qui bossent. Rien de comparable avec ces lords anglais qui demandent de l'argent pour défendre des amendements. Je n'ai jamais entendu parler de telles affaires, ou alors c'est très très discret et rare. Ce serait une pratique courante, j'en aurais eu vent.

Les lobbies ont bien d'autres moyens pour amener les députés à partager leurs vues. Il y a des proximités naturelles : un parlementaire issu d'une profession sera assez enclin à la défendre. De même, un député qui a dans sa circonscription une grosse industrie générant beaucoup d'emploi sera le défenseur naturel de cette branche. Croyez vous que ce soit par hasard que Jacques Myard, maire de Maison-Laffite soit président du groupe Cheval ou que Jacques Masdeu-Arus, ancien maire de Poissy soit président du groupe d'étude sur l'automobile, ou qu'André Chassaigne, député du Puy-de-Dôme (avec la ville de Thiers dans sa circonscription) soit président du groupe d'étude sur la coutellerie et les arts de la table ? Et surtout, la plupart des lobbystes font leur travail dans le respect des règles déontologique, à savoir convaincre avec de vrais arguments, sans chercher à forcer la main. Il faut tordre le coup à cette image de corruption qui colle à la peau des lobbystes. L'immense majorité d'entre eux est honnête ! Mais bon, les clichés ont la vie dure, surtout quand ils servent de support aux marronniers sans lesquels nombre de journalistes ne saura pas quoi mettre dans leurs papiers.

En matière de lobbying, il n'y a pas grand chose à gratter du coté des députés. Et c'est tout à fait normal car ce n'est pas là que les choses se décident. Le vrai pouvoir en France, il est d'abord à Bruxelles, dans les couloirs et bureaux des ministères à Paris et, s'il en reste encore un peu, au Parlement. Si on veut aller au fond des choses sur ce sujet du lobbying, ce n'est pas du coté des parlementaires qu'il faut regarder, mais du coté des ministères !