Les journalistes français viennent encore de faire la preuve de leur manque de professionnalisme sur la nouvelle affaire Benoit XVI. Il suffit qu'un député vert autrichien affirme que le pape a écrit un article dans une revue très marquée à l'extrême-droite, qu'il soit repris par un média pour la reprise soit automatique et sans aucun recul. Ni à l'Express.fr, ni chez rue89, ils n'ont cherché à comprendre. Ca tape sur le pape, va-y coco, balance ! Je ne suis pas catholique, j'ai d'excellentes raisons de ne pas l'être, je ne voue pas un culte au pape Benoit XVI, que l'on peut critiquer sur bien des points. Mais qu'au moins, on l'attaque sur des vrais sujets, pas sur des pseudo-polémiques cousues de mauvaise foi.

Les faits : Un article écrit par le cardinal Ratzinger pour la revue catholique "communio" est repris trois ans plus tard dans un numéro d'une revue autrichienne marquée à l'extrême-droite. Le sang de nos journaleux français ne fait qu'un tour : Benoit XVI est un facho, puisqu'il a écrit dans une revue facho. Affligeant (et ceux qui balancent ça ont une carte de presse avec le titre de journaliste...). Ils se basent sur le fait que le secrétaire de Ratzinger leur a donné l'autorisation de reprendre le texte.

Il y a effectivement quelque chose à éclaircir, et j'aimerais donner un avis éclairé de "secrétaire particulier". Quand une personnalité a de hautes fonctions, elle est très occupée, avec des dossiers très importants à gérer. Pour autant, les journées ne font que 24 heures. Conclusion, cette personnalité ne peut pas tout faire. Elle doit s'entourer et déléguer. Il est difficile de nier que le préfet du saint office ne soit pas dans cette catégorie. Il a donc un secrétaire (et j'espère plus, car un seul secrétaire, c'est un peu juste) qui assure le secrétariat : c'est lui qui ouvre le courrier, fait le tri entre ce qui est important et ce qui l'est moins. Il remplit plusieurs parapheurs, s'il est bien organisé, de couleur différente en fonction du degré d'importance ou d'urgence du contenu. Pour certains sujets considérés comme peu importants, le secrétaire peut même avoir délégation pour traiter directement le dossier, sans en référer au patron. Tout ça, je le fais, tous les collaborateurs d'élus et de personnalités le font.

Un beau jour de 1998, ce secrétaire reçoit une demande de reprise d'un article publié trois ans plus tôt par son patron dans une revue honorablement connue. Le cardinal Ratzinger est un intellectuel qui écrit beaucoup. La demande n'est donc pas exceptionnelle ni anormale. Cette fois-ci, il s'agit d'une revue autrichienne appelée Aula. Qu'est ce que le secrétaire du cardinal Ratzinger connait de cette revue ? Les journalistes de rue89 et de l'Express.fr semblent considérer comme évident qu'il sait qu'il s'agit d'une revue d'extrême-droite, qui a défrayé la chronique quelles années plus tôt, au point que même Haider a du prendre ses distances (c'est dire...). Je considère cela comme beaucoup moins évident. Le Vatican est une bulle, un vase clos, comme tous les lieux de pouvoir. Les informations y arrivent parfois de manière assourdie, et surtout, on est obligé de faire le tri entre ce qui est directement utile pour le boulot et le reste. Un secrétaire de cardinal, fut-il allemand, doit-il être parfaitement informé de la vie des idées d'extrême droite en Autriche ? Cela ne doit pas être sa priorité et il doit davantage lire l'Osservatore Romano que la presse autrichienne. Qui plus est, et l'information me vient d'un commentateur de rue89 (un des rares commentaires un peu intelligent au milieu d'un océan de bêtise crasse), une revue bénédictine a le même titre que le numéro spécial pour lequel est sollicité la reprise d'article. Il suffit que la demande n'ait pas mentionné les orientations éditoriales de ce numéro pour qu'aucune alarme ne se déclenche chez le secrétaire du cardinal.

N'ayant aucune raison de s'inquiéter (et donc d'approfondir le dossier) et ne voyant pas le risque potentiel qu'il a fait courir à son patron, le secrétaire traite la demande de manière ordinaire. Une parmi de nombreuses autres. Le cardinal n'ayant pas eu son attention attirée sur ce dossier laisse passer, si jamais il a eu connaissance de la demande. Peut-être lui a-t-elle été présentée verbalement, en 30 secondes, au milieu de la pile des autres demandes "non importantes". Si ce secrétaire travaille comme moi, il a un créneau de rendez-vous avec son patron et il fait défiler les dossiers en commençant par les plus importants, notant sur son carnet les directives de son patron. Et à la fin, il expédie les petits trucs, souvent à la va-vite, car le rendez suivant est dans la salle d'attente ou la prochaine réunion va bientôt commencer. Il retourne dans son bureau avec les parapheurs signés, effectue les corrections demandées, traite le courrier partant (copie, archivage, expédition).

Tout ça pour vous dire que des choses peuvent ainsi passer à travers les mailles du filet. Et la faute en revient au secrétariat, qui a mal fait le tri, qui n'a pas eu le bon reflexe, sur l'importance ou le degré d'urgence de tel ou tel dossier. Ca nous arrive à tous de faire des boulettes. C'est très probablement ce qui a dû arriver ici. Pas de quoi fouetter un pape !