André Kaspi vient de rendre son rapport sur les commémorations nationales. Il met le doigt sur un des problèmes de notre société, la question de la mémoire. Le président de l'Assemblée nationale, Bernard Accoyer, a présidé une mission d'information sur les questions mémorielles, qui vient elle aussi de rendre son rapport. Chacun traite un bout d'un problème qui est en fait global, celui de la concurrence des communautés pour imposer leur mémoire particulière, leur vision du passé, comme vérité officielle, et cela va sans dire, "sacrée" donc inattaquable et intouchable sous peine de poursuites judiciaires.

Depuis maintenant 15 ans, nous assistons à cette dangereuse dérive : ce sont tour à tour les juifs, les "descendants d'esclaves" (faux nez des antillais et guyanais), les arméniens, les harkis qui ont demandé et obtenu une consécration officielle de leur vision de l'histoire. Dans le kit qui est généreusement distribué, on trouve en général une loi, une ou plusieurs commémorations officielles et des indemnisations sonnantes et trébuchantes.

Ce mouvement, c'est le signe d'un affaiblissement de la nation et de l'Etat français, qui se révèle incapable de résister aux forces centrifuges. Le modèle français de la Nation une et indivisible a du plomb dans l'aile, et c'est parce qu'il s'affaiblit (et non l'inverse), que certains ont pu obtenir cette place dans l'espace public qu'ils n'auraient certainement pas eu il y a encore 25 ans. L'Etat se révèle de plus en plus incapable de jouer le rôle d'arbitre au dessus des différentes communautés, car il ne peut plus s'appuyer sur une "idéologie nationale", qui puisse fédérer autour d'un socle commun l'ensemble des français.

Si ce tournant devait se confirmer, c'est une remise en cause complète de notre identité qui se profile. C'est le déroute des jacobins !

Est-ce un bien, est-ce un mal, je n'en sais rien. Se crisper sur le passé et refuser l'évolution par pur conservatisme, par "fidélité", c'est assurément faire fausse route. On ne peut pas bloquer une lame de fond comme celle-ci. On peut l'accompagner, l'infléchir, mais on ne ressuscitera pas ce qui a été détruit, car le mal est déjà fait, c'est déjà trop tard pour sauver la "république une et indivisible" à l'ancienne. Ceux qui tiennent à ce modèle devront inventer autre chose, et surtout, devront justifier que c'est le meilleur modèle pour affronter l'avenir. Ce ne sera pas facile, car c'est l'Etat comme structure principale d'encadrement qui est mort. La raison d'Etat est une justification de moins en moins bien acceptée. Ne parlons même pas de "l'autorité de l'Etat", qui s'effondre sous les assauts de la construction européenne, de la décentralisation, mais aussi de la progression de la garantie des droits individuels, que ce soit par le biais de la jurisprudence constitutionnelle ou des différentes juridictions internationales (cour européenne des droits de l'homme notamment).

Pour autant, je n'accepte pas cette intrusion de certaines communautés, qui prétendent imposer leur loi dans l'espace public. Je reste profondément attaché à l'existence d'un espace public neutre, d'une société où on ne m'impose pas d'adhérer obligatoirement à des croyances ou à des valeurs précises, où on ne m'interdit pas d'exprimer certaines opinions au prétexte que cela porte atteinte aux intérêts moraux de tel ou tel groupe. Je n'accepte pas un espace public où certains peuvent être plus égaux que d'autres en prenant la posture de la victime (passée ou actuelle). Quelque part, je reste fidèle à l'esprit de la démocratie athénienne.

Je crois profondément que sur ce type d'enjeux, le clivage partisan gauche-droite n'a pas lieu d'être. C'est un sujet trop important pour qu'il soit instrumentalisé au profit des petites ambitions de nos hommes politiques, dont aucun, il faut le dire, n'a vraiment d'envergure. L'affaiblissement de l'Etat n'est pas forcement un mal, car ce n'est qu'un instrument, que l'on peut remplacer. Le tout est de savoir par quoi le remplacer pour perdure cet espace public neutre, véritable socle de notre démocratie.