Les résultats de sénatoriales sont clairement favorables à la gauche. Même si on ne peut pas parler de victoire, car c'est toujours la Droite qui contrôle cette assemblée, il y a quand même un ébranlement certain. La perspective d'un basculement à gauche du Sénat n'est plus du tout une hypothèse farfelue.

Ce mouvement continu de glissement du Sénat vers la Gauche est la conséquence directe de ses victoires aux élections locales depuis 1998. Dans les départements concernés, les grands électeurs étaient issus des élections municipales de 2008, favorables à la gauche, aux régionales de 2004, très favorables à la gauche et enfin, aux cantonales de 2008 et 2004, elles aussi très favorables à la gauche. Certains s'étonnent même que la gauche ne gagne pas plus de sièges.

Pour comprendre ces résultats, il faut bien tenir compte du comportement électoral de l'élu municipal rural. C'est lui qui est majoritaire dans le corps des grands électeurs. Certes, les victoires de la gauche dans les grandes villes jouent dans la composition du corps des grands électeurs, mais finalement pas tant que cela. Les victoires aux régionales et aux cantonales modifient encore moins les équilibres arithmétiques.

Les victoires de la gauche qui ont été cruciales pour expliquer ce résultat sénatorial sont celles ont fait basculer les exécutifs des conseils généraux. La clé du succès socialiste est là ! Les maires ruraux sont souvent classés "sans étiquette", et cela correspond bien à la mentalité de beaucoup : ils ne sont pas politisés et la personnalité joue beaucoup. La preuve, certains départements, votant au suffrage majoritaire, ont élus des sénateurs de droite, mais aussi de gauche. Normalement, dans un vote politique, vous avez une majorité pour un, vous l'avez pour tous les autres avec au final un département monocolore. Pour se faire connaitre et apprécier dans le monde rural, rien de tel qu'être président du conseil général. C'est un poste clé ! C'est la collectivité locale de base pour les élus ruraux. La région, c'est trop lointain, les conseillers régionaux n'ont pas de base territoriale. Pour le conseil général, on sait à qui s'adresser et en milieu rural, le conseiller général est une véritable nounou pour ses maires, celui qui fait l'interface avec le conseil général bien entendu, mais aussi avec les services de l'Etat ! Ajouter à cela que les compétences des conseils généraux sont celles qui intéressent de très près les élus ruraux : aide sociale, routes départementales, subventions diverses et variées pour les projets d'équipements locaux.

Un bon président de conseil général arrive sans trop de mal à avoir une bonne cote auprès des élus ruraux, pour peu qu'il prenne le temps de les écouter, de les bichonner et de les subventionner. Le maire rural n'est pas idiot, il sait qui tient le manche, qui est le plus à même de l'aider dans son mandat pas toujours évident à gérer. Le grand électeur rural vote pour le candidat qu'il connait et qu'il apprécie et peut sans trop de difficulté, faire abstraction du fait qu'ils "n'ont pas forcement les mêmes idées". Cela peut suffire à faire basculer un siège.

L'exemple le plus frappant de ce renouvèlement sénatorial est l'Aisne : ce département ne savait pas ce qu'était un sénateur de gauche (les plus à gauche étaient les radicaux). Depuis hier, ils en ont un, le président du conseil général Yves Daudigny, qui siègera en compagnie de deux UMP. Ce département a basculé en 2001. Depuis cette date, le président du conseil général a eu le temps de se faire connaitre et apprécier. L'arithmétique n'était pas en sa faveur : deux UMP sont élus dès le premier tour, la troisième candidate UMP rate l'élection au premier tour de 10 voix (elle en 844 alors que la majorité absolue est à 854). Le président du conseil général la talonne, avec 833 voix, très loin devant les deux autres candidats de gauche, qui plafonnent à 493 et 496 voix, niveau "normal" de la gauche dans ce département. Au deuxième tour, c'est le socialiste qui l'emporte. Assez étrangement, la candidate UMP fait moins de voix au deuxième tour qu'au premier, signe encore plus éclatant de l'aura personnelle d'Yves Daudigny. Au premier tour, les candidats UMP ont du faire bulletin commun, ce qui a permis à la candidate malheureuse de bénéficier de votes "liste entière" bien que l'on puisse panacher (ce que certains ont visiblement fait, mais pas trop vu l'écart). Au deuxième tour, elle s'est retrouvée en face à face avec le socialiste, sans bénéficier de la locomotive de ces deux colistiers, ce qui lui a été fatal, puisque 33 de ses électeurs du premier tour l'ont lâchée...

La droite aurait conservé la présidence du conseil général, Yves Daudigny n'aurait eu absolument aucune chance d'être élu sénateur, avec pourtant le même collège électoral. Prenez le Doubs, Jean-François Humbert (UMP) a sans doute sauvé son siège grâce à son aura personnel, dans un département où l'arithmétique annonçait un basculement à gauche.