Il existe encore des parlementaires ayant une vraie lucidité sur la situation budgétaire de la France. S'il ne doit en rester qu'un, ce sera Gilles Carrez, rapporteur général du Budget à l'Assemblée nationale. La preuve, ce petit film, tourné par le sénateur Alain Lambert (ancien président de la commission des Finances du Sénat, ancien ministre du Budget), lui aussi membre éminent de ces parlementaires lucides qui n'hésitent pas à dire ce qu'ils pensent.

Luc Mandret et Dagrouik en font, à mon avis, une mauvaise lecture militante, limite malhonnête, se concentrant sur la "petite phrase", pour faire croire à une dispute au sein de la majorité, alors que ce n'est en fait qu'un constat désespéré car trop lucide sur l'absence de volonté politique du président de la république de vraiment maitriser le déficit. Et il n'est pas le seul à le dire ! Philippe Marini, rapporteur général du budget au Sénat est encore plus sanglant !

Eric Woerth est qualifié de "ministre croupion" car il ne peut se concentrer que sur la colonne dépense, tentant de la freiner comme il peut pour tenter de rester dans les clous malgré la frénésie dépensière de ses collègues (appelés "ministres dépensiers" dans le jargon de Bercy) et surtout de Nicolas Sarkozy. Il n'a absolument pas le temps de s'occuper de la partie recette, qui pourtant, est une composante essentielle de son ministère. Ce que Gilles Carrez déplore, c'est qu'il n'y ait rien en terme de pilotage stratégique de la recette fiscale (mis à part le débat, très médiatique, sur les niches fiscales). Devant ce vide, chacun arrive avec son projet de niche fiscale, de réduction de TVA, et c'est à celui qui gueule le plus fort, et toujours dans le même sens, celui de la réduction des recettes de l'Etat.

A la fin de son propos, il aborde la vraie question, les bienfaits de l'euro pour la France. Sans l'euro, avec nos déficits et notre dette, il y a bien longtemps que le franc aurait dévissé sur le marché des changes. Grâce à l'euro, on évite ce désastre, mais jusqu'à quand ? Il ne faudrait quand même pas que nos conneries fassent plonger l'euro, car là, c'est l'ensemble de nos partenaires qui nous regarderaient avec des yeux autrement plus furibards qu'actuellement. Le propos est sincère et sans fioriture, car c'est une conversation entre spécialistes des finances, il ne faut surtout pas y voir une "petite phrase" vacharde, balancée en salle des quatre colonnes. Carrez et Lambert sont des gens sérieux, pas du tout le genre.

Eric Woerth est également lucide, il l'exprime très bien dans le deuxième film que l'on trouve sur le billet du sénateur Lambert, et que nos deux blogueurs luc et Dagrouik se gardent bien de reprendre. Il a d'ailleurs cette remarque "je ne suis que le ministre du recouvrement". Voilà un ministre pleinement conscient des limites de ses pouvoirs et des véritables priorités gouvernementales, qui fait ce qu'il peut. Ministre croupion, c'est peut-être un peu fort, mais pas totalement faux. Un signe qui ne trompe pas, son rang protocolaire : le dernier. Je partage pleinement leur position et leur déploration, mais que faire d'autre à part "faire ce qu'on peut avec ce que l'on a ? Personne, à leur place, ne pourrait faire mieux !

Gilles Carrez est un UMP fidèle à Nicolas Sarkozy, mais sa priorité est sincèrement le relèvement des Finances publiques de la France, qui est aux premières loges et qui se rend compte que malgré toutes les affirmations et proclamations, ce n'est pas une réelle priorité pour l'exécutif. Et il s'en désole ! C'est quelqu'un qui pour autant ne se couche pas, et fait entendre sa petite musique, de manière discrète (le film tourné par Alain Lambert est une simple conversation privée, pas une interview donnée dans la presse). Il faisait déjà partie de ceux qui, pendant la campagne présidentielle, on clairement mis le holà à l'envolée des promesses (et donc des dépenses) du candidat Sarkozy. Il n'avait pas aimé, mais s'était quand même calmé. C'est une personne profondément respectable et sincèrement dévouée au bien public. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si la collaboration avec Didier Migaud, qui est son pendant socialiste, se passe très bien sur le plan technique. Il ne faut pas oublier que les pères de la LOLF, c'est le couple Migaud-Lambert.

Cette vidéo est toutefois intéressante, car elle surprend sur le vif ce que peuvent être les conversations entre parlementaires, du moins entre parlementaires sérieux, qui bossent, qui maitrisent leur sujet et sont sincèrement attachés à la chose publique, se plaçant ainsi au dessus des petites querelles politiciennes et militantes auxquelles certains blogueurs et journalistes en mal de polémiques artificielles voudraient les rabaisser.