L'Académie française vient de sortir de sa léthargie et de la lecture du bottin mondain pour nous pondre un communiqué d'un jacobisme qui fleure bon le conservatisme. Cette maison de retraite pour écrivains mondains auguste cénacle vient de critiquer un amendement voté par les députés accordant une reconnaissance constitutionnelle aux langues régionales.

Il faut connaitre un peu l'histoire de cet amendement pour en gouter toute la saveur. Les langues régionales ont longtemps été écrasées par le jacobinisme, qui voyait dans l'uniformisation linguistique le meilleur moyen de réaliser l'unité nationale. Heureusement, on trouve de moins en moins d'obscurantistes pour réclamer l'éradication des langues régionales au nom de l'unité de la Nation (même s'il en reste encore pas mal). Mais le mal a souvent été fait depuis longtemps et les langues régionales se sont progressivement étiolées, étouffées par l'absence de reconnaissance institutionnelle et de soutien public.

Pourtant, depuis une trentaine d'années, ces langues et cultures régionales revivent. Il faut vraiment être paranoïaque pour voir dans la promotion des langues régionales l'expression de velléités autonomistes ou indépendantistes. La quasi totalité des bretons, des basques ou des corses, quoi qu'ils en disent (surtout les corses), se trouvent très bien citoyens français et n'ont aucune envie de proclamer une indépendance dont ils ne sauraient que faire ! Les obstacles administratifs et financiers posés autrefois subsistent, et les quelques jacobins qui existent encore s'arcboutent et crient à l'assassin dès que l'on aborde le sujet. La question reste donc encore délicate.

Ces jacobins, malgré leur combat d'arrière-garde, n'ont pas été capables d'empêcher la lente montée en puissance du mouvement de reconnaissance des langues régionales, qui culmine par cette reconnaissance constitutionnelle, fruit d'un très long travail de sape des élus des régions concernées. Depuis le début du mandat de Nicolas Sarkozy, ils ont réussi à obtenir qu'un débat soit organisé sur le sujet, au cours duquel la ministre Christine Albanel a annoncé le dépôt, en 2009, d'un projet de loi sur les langues régionales. Les discussions n'ont pas été faciles ces dernières années. A chaque révision constitutionnelle, les mêmes amendements revenaient, rejetés à chaque fois. Les jacobins, fermement soutenus par Chirac, agitaient le chiffon rouge de la charte européenne des langues régionales et minoritaires en affirmant qu'on allait obliger les administrations françaises à s'exprimer en breton, en basque ou en catalan. Pur fantasme, mais dans un débat aussi passionnel, tous les coups sont permis, d'autant plus qu'il se déroulait jusque là en petit comité, sans atteindre le grand public.

Ce ne fut pas évident de faire adopter cet amendement et la négociation a été serrée jusqu'au bout, puisque lors de l'examen en commission des lois du projet de réforme constitutionnelle, plusieurs amendements "langues régionales" ont été rejetés. Les jacobins ont finalement cédé, car cet amendement était nécessaire pour "sécuriser" constitutionnellement la loi annoncée le 7 mai par Christine Albanel. Alors que les partisans des langues régionales voulaient que la reconnaissance soit inscrite dans l'article 2, qui dispose que "le français est la langue de la République", la chose s'est finalement faite sur l'article 1, justement pour déconnecter les choses et ne pas mettre sur le même terrain le français et les langues régionales. Le compromis a été "oui aux langues régionales, à condition que ce soit du patrimoine culturel et que cela ne remette pas en cause le monopole du français".

Une fois le compromis acté par l'Elysée, c'est le rapporteur du projet de loi constitutionnel, Jean-Luc Warsmann, qui s'est chargé de déposer l'amendement. Le choix du porteur de l'amendement est hautement tactique, car il ne fallait surtout pas que l'adoption de cet amendement soit vécu comme une victoire des partisans des langues régionales, ce qui aurait été le cas si l'amendement avait été porté par l'un des défenseurs habituels de ce sujet. Ils ont bien tenté le coup en déposant quelques amendements, mais ils les ont retirés au profit de l'amendement du rapporteur. Cela était également nécessaire pour des raisons de maitrise de la communication, le "père" de l'amendement ne devant pas être un régionaliste, mais au contraire, un bon jacobin, qui ne soit pas tenté d'en faire trop et de pousser son avantage au delà de ce qui avait été négocié.

C'est ainsi que Jean-Luc Warsmann, jacobin bon teint, qui s'est toujours opposé à la reconnaissance constitutionnelle des langues régionales, a été prié, au dernier moment, d'être le porteur de cet amendement, celui qui est chargé de le faire adopter et de l'assumer politiquement, quelque que soit son avis personnel sur le sujet...