L'affaire de la "carte famille nombreuse" de la SNCF est un exemple parfait de cafouillage politico-administratif, qui a dégénéré en surinfection politique. Une erreur "administrative" mal gérée se transforme en crise politique.

A l'origine, une proposition qui émane de Bercy (je ne vois pas qui d'autre peut proposer cela) consistant à économiser l'argent que l'Etat verse à la SCNF pour financer la carte famille nombreuse. On ajoutait que la SNCF devait proposer une offre commerciale de remplacement. En apparence quelque chose d'anodin pour les administratifs.

Politiquement, la chose a été lue autrement. Certains députés ont mis en avant que ce serait une atteinte à la sacro-sainte "politique familiale", et on ressorti les bannières et les étendards. Il me semble qu'ils sont allés un peu vite, sans même attendre de voir ce que la SNCF pouvait proposer comme offre alternative. A partir du moment où l'usager ne voit pas la différence entre l'offre "commerciale" financée par la SNCF, et l'offre "sociale" financée par l'Etat, pas de quoi s'alarmer. C'est juste une négociation financière entre l'Etat et la SNCF, pour savoir qui va payer. L'inquiétude des politiques, qui semble d'ailleurs assez justifiée, c'est que l'Etat ne soit pas en mesure d'imposer cette charge supplémentaire à la SNCF, et que donc, l'offre famille nombreuse deviendrait moins avantageuse.

Nous sommes là au coeur d'un arbitrage politique. Plusieurs objectifs politiques sont concernés. Il y a tout d'abord la politique familiale, qui veut favoriser la natalité en soulageant les charges induites par un nombre d'enfants importants. C'est une orientation de longue date, qui a donné à la France une natalité et une démographie que nos voisins nous envient. Mais il y a aussi la politique de réduction des dépenses de l'Etat, et nous sommes arrivés à un point tel de pression que 70 millions d'euros d'économie, c'est bon à prendre. Il faut tenter de concilier les deux, en tenant compte des contraintes. La solution de facilité, qui permet de concilier les deux objectifs est de reporter intégralement la charge financière sur la SNCF. Il y a 30 ans, cela n'aurait posé aucun souci. Mais depuis, l'Europe est passée par là, provoquant un relâchement des liens entre l'Etat et les grandes entreprises publiques, et faisant la chasse aux subventions, directes ou déguisées, accusées de fausser la concurrence. Le hic est là, l'Etat n'a pas forcement les moyens d'imposer une prise en charge complète de la dépense par la SNCF.

Dans ce cas là, que fait-on ? Premier choix, on sacrifie la mesure sur l'autel de la rigueur budgétaire. Deuxième choix, c'est l'inverse, on garde la mesure et on la fait payer par l'Etat, en grattant ce qu'on peut sur la SNCF. C'est d'ailleurs ce qui a finalement été choisi, l'Etat continant à subventionner, et se remboursant sous forme de dividende supplémentaire si la SNCF est bénéficiaire. Un beau marché de dupes, car la SNCF n'a été bénéficiaire qu'une seule fois, en 2006, et que le dividende versé a été de 130 millions d'euros. Vu les grands projets lancés par Guillaume Pépy, notamment sur le fret, avant que la SNCF soit en mesure d'être à nouveau bénéficiaire et de verser un supplément de 70 millions d'euros, il y aura de l'eau qui aura coulé sous les ponts.

Le cafouillage ne vient pas tellement de la solution finalement trouvée. Le choix de préserver la politique familiale est à mon avis un bon choix, largement approuvé par les français. Le problème vient de la manière dont a été géré la question.

La mesure faisait partie du paquet RGPP annoncé par Nicolas Sarkozy lui-même le 4 avril. N'y avait il personne à l'Elysée et au gouvernement pour relire ce document de manière "politique" et pour tilter sur les problèmes potentiels. Un oeil avisé aurait pu détecter que cette mesure pouvait être sensible et provoquer des réactions. Première erreur ! Deuxième connerie, la communication dramatique du gouvernement, avec Dominique Bussereau qui annonce la disparition de cette carte famille nombreuse, et annonçant son remplacement par un truc encore mal défini, financé par je ne sais qui (Nadine Morano évoquait la branche famille de la Sécu). Par derrière, le président de la SNCF ajoute à la confusion en se disant "pris au dépourvu". Il n'était visiblement pas le seul, et quand on fait de la politique, on s'arrange pour ne pas être pris au dépourvu ! On n'annonce pas une suppression ! on présente la nouvelle formule, en l'enjolivant et tentant de masquer qu'elle n'est pas aussi avantageuse que la précédente.

A partir de ce moment-là, il fallait reculer. Le gouvernement s'est fait surprendre, par l'annonce d'une mesure mal ficelée, qui risque de mécontenter son électorat de base. Et pourtant, François Fillon choisit de persister. Là, ce n'est plus une erreur de communication, mais de jugement politique.

Enfin, le bouquet final, le président de la République qui tacle son premier ministre, pris à contre-pied sur ce sujet. Politiquement désastreux. C'est la preuve d'un absence de maitrise de la communication au sein du gouvernement. C'est la preuve d'une dissonance grave au sein de l'exécutif. Comme si l'UMP avait besoin de cela en ce moment, surtout après la grosse frayeur sur l'adoption du bout des lèvres du texte OGM par les députés. Sarkozy espérait une relance, c'est mal parti.