En discutant hier à la République des blogs, Cratyle aurait presque cru que j'étais de gauche. C'est vrai que certaines de mes positions ne choqueraient certainement pas des gens de gauche. Pour autant, une chose me tient vigoureusement hors de cette appellation, c'est le marxisme.

Le marxisme est né de Karl Marx, mais s'il revenait sur terre, je pense qu'il aurait un peu de mal a reconnaitre son enfant. Marx est un penseur intéressant et stimulant, qu'il peut être intéressant encore aujourd'hui de relire. Intellectuellement, c'est un homme du XIXème siècle, qui s'inscrit pleinement dans les paradigmes et questionnements de son époque. Il a beaucoup apporté, notamment la nécessité de prendre davantage en compte les éléments économiques. Il s'inscrit complètement dans le messianisme hégelien, dans la croyance positiviste sur l'idée du "progrès", de la primauté de la raison et de la science. Mais il faut bien avoir à l'esprit que Marx est à ranger dans la catégorie "histoire de la philosophie". C'est un auteur daté et aujourd'hui complètement dépassé et obsolète.

Et pourtant, certains continuent à lui vouer un culte, comme les musulmans révèrent le prophète Mahomet, qui a apporté la parole divine. A les entendre, Marx aurait clos la réflexion, sa pensée est définitive et indépassable. Pour moi qui déteste le culte de la personnalité (Soli deo gloria), ça commence mal. Le fond de la pensée marxiste me dérange aussi profondément, par son dogmatisme et ses positions déterministes. Croire encore aujourd'hui que les sciences sociales peuvent exactement prédire l'avenir de l'humanité, c'est une insulte à l'intelligence. Les projections de Marx se sont révélées fausses, le capitalisme ne s'est pas effondré, et n'est pas près de s'écrouler. Et pourtant, il y en a encore pour y croire. Là, on est dans l'acte de foi, je ne peux pas m'expliquer cela autrement.

Le marxisme me dérange aussi par la place centrale qu'il donne à l'affrontement. Nombre de disciples ont exacerbé ce trait, avec un culte des "luttes" et des combats. Je suis complètement à l'opposé de cette vision. Dans la suite intellectuelle de Marcel Gauchet et de René Girard (je recommande de lire ces deux auteurs en parallèle), la nécessité est plutôt d'atténuer au maximum les luttes et les tensions, car l'homme ne peut pas vivre seul et est donc contraint à la vie en société. Or, les sociétés humaines sont traversées de forces centrifuges, de tensions qui tendent à les dissoudre, à les désagréger, avec toutes les conséquences catastrophiques qu'entraine la violence. Le but doit être d'encadrer, d'atténuer cette violence. Or, le marxisme la célèbre, la pare de toutes les vertus. C'est pour moi une position philosophique inacceptable.

Enfin, mon libéralisme philosophique s'accommode mal de la volonté affichée du marxisme de faire le bonheur de l'humanité et des hommes, y compris malgré eux. Il n'y a pas de but de l'humanité, il n'y a pas de sens de l'histoire. Rien ne justifie la coercition, la violence et la contrainte. La société doit au contraire s'organiser pour laisser un maximum de champ aux choix personnels, se contentant d'organiser une coexistence pacifique et une bonne organisation des "services communs".

La Gauche française, y compris une large fraction du Parti socialiste est encore imprégnée, imbibée même, de marxisme. Parfois, c'est clairement affiché, c'est le cas de l'extrême gauche, parfois, c'est sous-jacent, mais malheureusement bien présent. Et cela plombe complètement la gauche française, qui n'arrive pas à se sortir de cette gangue intellectuelle, malgré les efforts louables de cette deuxième gauche, incarnée par Michel Rocard. C'est pourtant la seule solution, celle qu'on suivi toutes les gauches européennes que ce soit en Allemagne, en Espagne, au Royaume Uni. Que la gauche française cesse de voir la réalité à travers des lunettes marxistes, et là, on pourra peut-être faire quelque chose.