Le lobbying est le sujet du moment à l'Assemblée nationale, et c'est vrai qu'il y a des choses à faire sur le sujet. Un député UMP Jean-Paul Charié lance des propositions dans un rapport, le livre bleu du lobbying, plus spécifiquement centré sur la place des lobbystes à l'Assemblée nationale.

Il en assure la promotion dans le Figaro, mais tombe, à mon avis, à coté de la plaque. Il commence maladroitement, avec sa définition du bon et du mauvais lobbyste. Le type idéal qu'il décrit, celui qui se contente d'informer, sans influencer, n'existe pas. Même le plus honnête des lobbystes (la plupart le sont) ne se contente pas de faire de l'information, parce qu'il est payé pour arriver à un résultat. Il ne donne pas de l'information pour le pur plaisir d'informer les parlementaires. La différence se fait entre ceux qui savent quand ils doivent s'arrêter et ceux qui tentent de faire un peu le forcing. De toute manière, la sélection se fait d'elle-même, les bourrins sont vite écartés, car d'abord, ils ont de mauvais résultats, les parlementaires n'aimant pas du tout qu'on fasse pression sur eux et ensuite, ils sont vite repérés et ne sont plus reçus.

Charié met l'accent sur le problème des élus qui se font "acheter". Oui, cela arrive, mais c'est rare, tout simplement parce que sauf cas exceptionnel, cela ne sert à rien. Si vous voulez faire passer une mesure spécifique par ce biais, ce n'est pas un parlementaire qu'il faut acheter, mais une bonne centaine. Non seulement ça coûte cher, mais en plus, ça se voit. Évidemment, il y a toujours ces petits cadeaux (billets pour assister à des matchs sportifs, invitations dans des restos chicos, voyages d'étude). Moralement, c'est parfois limite, mais en même temps, les petits cadeaux entretiennent l'amitié et interdire totalement ou imposer la transparence absolue n'aurait pas de sens. Ce n'est pas dans notre culture d'imposer un moralisme stricte à la suédoise. Et surtout, cela n'a guère d'utilité, car finalement le pouvoir dont dispose un député est assez faible. Le vrai problème, ce n'est pas le lobbying auprès du Parlement, mais celui qui s'exerce auprès du pouvoir exécutif, là où les choses se décident réellement ! Et sur ce sujet, c'est le silence absolu !

Les propositions sont de la même eau, toutes plus loufoques les unes que les autres. Il y a d'abord celle qui consiste à dédier aux lobbystes un local près de l'hémicycle. Ce serait amusant, lors de l'examen d'une loi sur l'informatique, de mettre dans la même pièce le lobbyste de Microsoft, celui d'Universal et les représentants du logiciel libre... Un peu de sérieux quand même ! Les lobbystes ne sont d'ailleurs pas demandeurs. Ce qu'ils veulent, c'est pouvoir entrer à l'Assemblée, y rencontrer les parlementaires et surtout, avoir accès aux documents qui ne sont pas forcement en ligne (ou qui le sont quand ce n'est plus utile), assister aux réunions de commission.

Charié propose aussi un annuaire des lobbystes. Il existe déjà en partie, pour les "chargés des relations institutionnelles" des grosses boites. De même, les cabinets de lobbying les plus importants sont connus de tous à l'Assemblée (par exemple Boury et associés, Séance Publique, Image 7...). Parfois, pour un sujet donné, c'est le chargé de communication d'une entreprise qui s'occupe du contact avec les pouvoirs publics, quand, par accident, le besoin s'en fait sentir. Pour autant, cette personne qui aura pris contact une fois avec un parlementaire, pour lui envoyer un dossier lui expliquant pourquoi son amendement ne leur plait pas, ne se considère pas comme lobbyste. Je ne parle même pas de son catalogue de la Redoute des parlementaires, où il classerait chacun en fonction de ses spécialités. Premièrement, il y a nombre de députés qui ne foutent rien ou qui papillonnent en fonction de l'actualité, sans être identifiés sur un thème particulier. En général, leur bilan de mandat est maigrichon, mais c'est leur problème. Deuxièmement, certains parlementaires peuvent changer de centres d'intérêts, en avoir plusieurs. Jusque maintenant, Monsieur Charié était très marqué "PME", et il présidait le groupe d'étude sur le sujet entre 2002 et 2007. Maintenant, il préside le groupe d'étude sur les métiers d'art et s'intéresse au lobbying. Qu'il ne s'inquiète pas, les lobbystes efficaces savent parfaitement trouver la bonne personne sur le sujet qui les intéresse, et dans la profession, on sait qui fait quoi, qui est fiable, qui est influent et qui est un charlot. Pas besoin d'annuaire.

Encore plus ridicule, son idée d'obliger les parlementaires à recevoir tout le monde sur un sujet. Les députés reçoivent qui ils veulent, et sont assez grands pour faire le tri entre ceux qui peuvent effectivement apporter quelque chose, et ceux dont on connait le discours et qui n'apportent rien. Quand on s'est déjà fait son opinion avant et qu'on est pro-OGM, quel intérêt de recevoir José Bové ? Sur les sujets plus complexes, je connais peu de parlementaires qui refusent de recevoir les personnes qui en font la demande et qui offrent un minimum de garanties de sérieux. Souvent, quand la personne est inconnue, c'est l'assistant qui reçoit et qui juge de l'intérêt d'une rencontre directe avec le député. D'ailleurs, le collaborateur est là pour faire le tri et ne présenter à son député que ce qui en vaut la peine, pour ne pas le saturer d'informations sans intérêt.

Enfin, la palme revient à cette "commission de surveillance" où "un parlementaire qui s'estime mal informé pourra déposer un recours". Voilà une proposition qui n'a ni queue ni tête ! On est dans le non-sens et le délire complet !

Heureusement qu'il n'y a pas que Jean-Paul Charié sur le sujet et qu'une délégation spéciale chargée des groupes d'intérêts a été créée au sein du bureau de l'Assemblée nationale sur la question spécifique des lobbystes et de l'Assemblée nationale, et qu'un groupe d'étude s'est monté avec Patrick Beaudouin et Arlette Grosskost sur la thématique plus globale de "pouvoirs publics et groupes d'intérêt". Il devrait en sortir des choses un peu plus sérieuses et réalistes !