Christine Albanel continue la mise en œuvre de sa lettre de mission. Elle entend imposer un certain contrôle aux scènes nationales et aux théâtres subventionnés. C'est tout le monde du spectacle vivant qui en bruisse d'indignation, tellement peu habitués qu'ils sont à ce qu'on leur demande des comptes.

C'est toujours cette "obligation de résultats" qui semble effrayer les cultureux. Sauf que pour l'instant, on ne leur a pas indiqué ce que l'on entend par "résultats". Tout de suite, ils se mettent à hurler qu'on va les forcer à programmer du théâtre de boulevard, que l'on va privilégier la seule logique financière. On commence à glisser sur un vocabulaire et des formules qui fleurent bon le slogan "altermondalistes". On arrive au sommet avec un directeur de théâtre qui ose "Ça me rappelle de tristes périodes de l'histoire". Chassez le naturel, il revient au galop, avec les bons vieux réflexes de militant de gauche, pratiquant à grande échelle et en toute mauvaise foi l'amalgame et l'insinuation douteuse, pour disqualifier une démarche à peine entamée.

Écoutons plutôt ce que dit Madame Albanel, pour essayer de comprendre où elle veut en venir. Elle commence à donner des indications qui ne donnent absolument aucune inquiétude. Elle souligne que certains théâtres nationaux font un excellent travail et peuvent être cités en exemple : Jacques Nichet, du Centre dramatique de Toulouse, Angelin Preljocaj, du Centre chorégraphique d'Aix-en-Provence, la scène nationale de Chalon-sur-Saône. Tient, ils ne seraient pas tous pourris, tous à virer ? Et bien non, la chasse aux sorcières n'est pas à l'ordre du jour. Le premier point sur lequel les théâtres seront évalués sont la composition de leur public. Plus il sera diversifié en tranche d'âge, en composition socio-professionnelle, mieux ce sera. C'est d'ailleurs l'un des objectifs de Nicolas Sarkozy, démocratiser réellement la culture. Qui peut le lui reprocher ? Le chantier suivant est de remettre à plat le système d'aides au spectacle vivant, qui part dans tous les sens, avec pas moins d'une quinzaine de dispositifs. Il n'est pas mauvais, périodiquement, de faire le point sur ce qui existe, et de vérifier que les dispositifs ont bien atteint leurs objectifs. Après tout, l'évaluation est un incontournable des politiques publiques, je ne vois pas pourquoi la Culture et le spectacle vivant y échapperaient.

A partir du moment où les objectifs des financeurs sont clairement affichés, il est logique que les organismes qui postulent à ces aides s'engagent à les atteindre. D'autant plus que les choses se décideront au sein de commissions paritaires, où le monde de la Culture pourra se faire entendre. On peut d'ailleurs déjà anticiper les critères : taux de remplissage, diversité du public, présence des jeunes et partenariats avec les écoles. A mon avis, les objectifs financiers seront secondaires, tous étant bien conscients que la Culture n'est pas faite pour être rentable. C'est bien d'ailleurs pour cela que l'Etat et les collectivités subventionnent largement. Je souligne, pour les éventuels détracteurs, qu'il n'a jamais été question de supprimer les subventions culturelles. Cela va sans dire, mais c'est mieux en le disant.

Dernier point qui fâche, on va demander l'avis du public, dont des "représentants" (j'attends de voir qui ils vont mettre...) feront partie des commissions d'attribution des aides. Aussitôt, levée de boucliers et déformation du propos par un directeur de théâtre, qui laisse croire que c'est le public qui va imposer la programmation (avec derrière la conséquence d'un nivellement de la programmation, le public étant naturellement composé de cons qui ne veulent que du boulevard et de l'opérette). Encore un qui, soit n'a rien compris, soit est d'une mauvaise foi abyssale. Je doute que l'on retrouve Madame Michu, concierge, parmi les représentants du public. On va piocher dans des associations du genre "les amis de l'opéra de X", "l'association pour le développement des arts à Y", bref des habitués des salles, connaisseurs et amateurs d'art et de spectacle vivant. Ensuite, le comité d'attribution des aides, comme son nom l'indique, est là pour attribuer les aides (l'argent public), pas pour décider de la programmation. Ils auront quand même leur mot à dire, après coup. Et c'est cela qui gêne certains cultureux, qu'on les évaluent et qu'éventuellement, on les sanctionnent s'ils n'ont pas rempli leur objectif. N'allez pas me sortir des tirades sur la liberté de l'artiste. Il ne s'agit pas ici de création ou d'art mais de gestion de fonds publics. Si certains ne sont pas contents et ne veulent pas se plier aux contraintes et aux cahiers des charges liés à l'attribution des subventions publiques, ils sont libres de les refuser et d'aller se chercher des mécènes privés !

Franchement, ce n'est pas la mort du spectacle vivant, c'est juste une réorientation des financements en direction des organismes qui remplissent le mieux les objectifs demandés par le bailleur de fonds. Après tout, je ne vois pourquoi on pourrait faire ce qu'on veut avec de l'argent public, sans rendre de comptes.