La lettre de mission de Christine Albanel provoque des remous. Alors qu'elle se lance dans les chantiers prioritaires, les cultureux commencent à se rendre compte de ce qui leur tombe dessus.

Il est vrai que des mots "obligation de résultats", "rendre des comptes", "respecter les aspirations du public" ne sont pas courants dans les milieux cultureux (les purs et durs). Il va pourtant falloir qu'ils s'y habituent, parce que les années Jack Lang, c'est terminé ! Fini le temps où on subventionne les artistes, en espérant qu'ils produisent quelque chose qui plaira au public. On est dans le même schéma que les aides aux entreprises, où on les exonère de charges en espérant que cela créra de l'emploi, sans lier l'exonération à des pratiques et à des résultats tangibles en matière de création d'emploi. Pour ceux qui veulent garder leur pureté, il reste toujours le mécénat privé...

La ligne politique a changé. Il ne s'agit plus pour l'Etat de faire du mécénat à la Louis XIV, de pensionner et d'honorer les artistes avec l'argent des contribuables. Celui-ci est maintenant destiné à mener des politiques publiques permettant un meilleur accès de toutes les couches de la population aux oeuvres d'art. C'est bien plus vaste que le seul théâtre et encore plus que le seul théâtre public subventionné. Les "scènes nationales" des villes de province, qui sont souvent en situation de quasi-monopole pour le théâtre, sont priées de changer de ligne. Tout en maintenant un rôle de "création culturelle" (celui qui fait bander les directeurs), elles doivent devenir davantage des "diffuseurs culturels". C'est moins prestigieux, mais dans tous les jobs, il y a des aspects qui plaisent et d'autres plus terre-à-terre. Il n'est d'ailleurs pas difficile d'allier création innovante et succès public, comme le prouve l'excellente reprise de Cyrano de Bergerac par la comédie française, qui a tourné pendant plusieurs mois quasiment à guichets fermés.

Quand on bénéficie d'argent public, on doit accepter le cahier des charges qui accompagne cet argent et ensuite, rendre compte de la manière dont on l'a utilisé. Je ne vois pas pourquoi certains seraient exonérés de cela. Et là, les cultureux se mettent à hurler avant d'avoir mal, puisque les modalités selon lesquelles ils seront évalués ne sont pas encore fixées ! Bien entendu qu'on ne va pas leur demander de programmer du Feydeau avec Marthe Villalonga et Jérôme Garcin ! Le travail que réalisent nombre de directeurs de salles publiques est intéressant et légitime. Ce qu'on leur demandera davantage à l'avenir, c'est d'éviter de prendre trop de "risques" et de se faire plaisir, à eux et leur petit cénacle, avec de l'argent public. Désormais, le pouvoir en place ne leur passera plus tout et ne fermera plus les yeux sur les programmations manifestement scandaleuses, genre festival d'Avignon 2005, où un public pourtant habitué à la "grande culture" n'a pas tenu le choc et quittait les spectacles du festival officiel avant la fin.