Nicolas Sarkozy a envoyé des lettres de mission à un certain nombre de ministre, dont le 1er août à Christine Albanel, ministre de la Culture et de la Communication. Il lui donne sa feuille de route, ses objectifs sur lesquels elle sera évaluée lors de l'entretien annuel, comme dans toute entreprise.

Le premier point abordé, qui apparait prioritaire est la question de la transmission culturelle. Une Nation a besoin d'un ciment, de projets communs, mais aussi de références communes. Parmi celle-ci, on trouve l'histoire de la Nation, son patrimoine littéraire et artistique et l'un des rôles de l'école serait de transmettre cette base culturelle à tous les élèves. On se trouve ici dans une réflexion qui n'est pas neuve, avec le "socle commun de connaissances" qui est le bagage que devrait avoir tout jeune sortant du système scolaire français. On retombe aussi sur la question du rôle de l'école, qui selon certains (dont moi) ne transmet plus assez et fait trop d'éducation au détriment de l'instruction. Nicolas Sarkozy esquisse quelques pistes, comme la création d'un enseignement obligatoire d'histoire de l'art. Je suis assez dubitatif car le raisonnement par discipline, qui s'empilent comme des mille-feuilles, m'apparait dépassée. Chaque matière veut garder son quota d'heures, et en rajouter une nouvelle ne pourra se faire qu'au détriment d'une autre. Levée de boucliers garantie chez les sociétés d'agrégés et autres temples du conservatisme dans l'Education nationale. La solution passe plutôt par la définition du contenu des programmes, certaines matières comme l'histoire-géographie pouvant servir de receptacle à ces nouveaux enseignements. Certes, la géographie risque d'y laisser sérieusement des plumes, mais ce ne sont les professeurs, souvent historiens de formation, qui vont résister.

On sent une volonté de reprise en mains de l'audiovisuel public, le sujet revenant à plusieurs reprises. Ce ne sera pas un mal car l'empilement des structures, l'absence de pilotage centralisé et les chevauchements entravent et alourdissent l'outil. Christine Albanel est d'ailleurs spécialement mandatée pour remettre de l'ordre dans les médias audiovisuels à destination de l'étranger. C'est le dossier "France 24", chaîne de télévision créée par le fait du prince, et qui est arrivée comme un chien dans un jeu de quilles au milieu d'un dispositif relativement cohérent. Une remise en ordre de tout cela s'impose effectivement, et d'urgence. On retrouve aussi les habituels voeux pieux sur "l'offre différente du privé", sur la place de la Culture à des heures de grande écoute. A mon avis, pas grand chose ne changera si on ne met pas les moyens financiers adéquats pour que France Télévision ne soit pas obligée de courir après les recettes publicitaires. Vu l'argent déjà dépensé ailleurs et la dette qui ne va pas manqué de s'alourdir, on n'est pas prêts d'y arriver.

Le soutien à l’industrie culturelle n'est pas absent des préoccupations du président. Il faut que la France conserve son industrie musicale, qui est la seule garantie de l'existence d'une création française. Là dessus, il n'a pas tort, et la protection de la scène française est un objectif politique consensuel. Mais Sarkozy ne s'arrête pas là et veut que les groupes audiovisuels français puissent devenir des leaders européens, voire mondiaux, en étant présents à la fois sur les contenus, mais aussi sur les moyens de diffusion. Pour cela, pas de mystère, il faut permettre à ces groupes (Largadère, Bouygues, Dassault) d'améliorer leur rentabilité. Une phrase me fait un peu peur dans cette lettre "l'objectif doit être de supprimer les incohérences croissantes de la législation actuelle et de permettre l'émergence de groupes de communication audiovisuelle français de premier plan". Cela veut-il dire que l'on va faire sauter tous les obstacles à la concentration dans le monde des médias audiovisuels, de la presse, de la production musicale et cinématographique ? Je suis d'accord avec l'objectif d'avoir une industrie culturelle forte, capable de nous éviter d'être bouffés par les anglo-saxons, mais pas forcément au prix d'une mainmise de quelques groupes sur cette industrie. Ce serait tomber de Charybde en Scylla !

Sur la Culture proprement dite, pas de grandes révolutions à attendre, mais plutôt des inflexions typiques d'un gouvernement de Droite. Il va falloir remettre des crédits sur l'entretien et la restauration du patrimoine. Après les coupes sombres sous RDDV, c'est une urgence, car nous sommes très près de la ligne de flottaison. Et c'est traditionnellement une orientation de droite, la gauche préférant mettre les crédits sur le spectacle vivant. Même orientation concernant la volonté de "veiller à ce que les aides publiques à la création favorisent une offre répondant aux attentes du public". C'est vrai qu'il y a du ménage à faire, certains cultureux se faisant plaisir avec de l'argent public et se moquant scandaleusement des spectateurs. S'ils veulent pratiquer l'art abscons, qu'ils se trouvent des mécènes ! On sent cette volonté de mettre la culture au service du public dans l'ambitieuse politique d'accès aux musées, avec comme mesure phare la gratuité. Je suis gêné que le président entre ainsi dans les détails d'application. Une politique publique doit d'abord expliciter les objectifs, avant d'étudier les instruments les plus adaptés et enfin de proposer un plan d'action cohérent. Là, Nicolas Sarkozy, pour des raisons de démagogie électorale, a placé la charrue avant les boeufs et annoncé la mise en place de l'instrument sans que la politique publique d'ensemble n'ait été mise en cohérence. La gratuité et l'accès plus important du public aux lieux de culture ne porteront leurs fruits que si le monde culturel y met du sien et lance tout un programme d'actions et d'animation. Cela sert à quoi de rendre l'accès à un musée gratuit s'il ne s'y passe rien, s'il n'est pas revu pour accueillir un nombre plus important de visiteurs. J'ai un peu peur que l'on n'ait pas bien vu toutes les dimensions et les conséquences de cette mesure de gratuité d'accès des musées nationaux.

Dernier gros morceau, la réorganisation des modes de fonctionnement du ministère de la Culture. L'objectif est clair, il va falloir maigrir, avec moins de budget de fonctionnement, pour dégager davantage de marges pour l'investissement. L'action culturelle extérieure va être revue de fond en comble et ça risque de secouer sévèrement, tellement les structures et les modes de fonctionnement sont sclérosés et le pilotage stratégique inexistant. Les cultureux vont également devoir apprendre la culture du résultat et les indicateurs de performance : "Vous exigerez de chaque structure subventionnée qu'elle rende compte de son action et de la popularité de ses interventions, vous leur fixerez des obligations de résultats et vous empêcherez la reconduction automatique des aides et des subventions". Une ministre issue du secteur culturel et ayant, à priori, vocation à y retourner, aura-t-elle le courage et les moyens de mener cette "révolution culturelle" des modes de gestion de son milieu ?