Huit historiens viennent de démissionner des instances officielles de la cité de l'immigration, pour protester contre la création d'un ministère de l'immigration, de l'intégration et de l'identité nationale.

Contrairement à Franck, cette démission ne me choque pas. L'Histoire est une matière sujette à interprétations, avec des thèses, des théories. Elle présente des enjeux, souvent très actuels, avec des usages plus ou moins fallacieux. C'est justement le rôle des historiens que de rendre le passé dans son épaisseur et dans sa complexité, pour éviter les manipulations et l'instrumentalisation. Les historiens qui viennent de démissionner sont certes de gauche (mais c'est la majorité des enseignants et des chercheurs), mais ce sont aussi des spécialistes de la question.

Ils ont choisi de se désengager de ce projet, considérant que les orientations du nouveau gouvernement, symbolisées par le dénomination du ministère, ne vont pas un sens qu'ils jugent souhaitables. L'établissement public de la Porte Dorée, qui abrite la cité de l'immigration, dépend du gouvernement (plus ou moins directement) et doit donc suivre les orientations qu'il lui fixe. Quand on est en désaccord avec les orientations d'une instance à laquelle on appartient, le départ est une voie de sortie honorable. On peut parfaitement comprendre que ces historiens ne souhaitent plus être associés à un projet qui peut les amener à travailler sur des thèmes et des visions de l'immigration qui ne sont pas les leurs. Ils estiment peut-être que leur présence est une caution morale qu'ils ne souhaitent plus donner à un projet qui pourrait ne plus répondre à leurs attentes.

Je pense toutefois qu'ils font une erreur. Ils partent avant même que la politique du nouveau gouvernement ait été mise en oeuvre. Je sais bien qu'à ce jour, on peut avoir toutes les craintes, au vu des propos du président ainsi que de son action dans les cinq dernières années sur la question du droit des étrangers. La personnalité du nouveau ministre n'annonce pas forcément que du bon. Il aurait toutefois convenu d'attendre, car Brice Hortefeux ou Nicolas Sarkozy, ce n'est pas Jean-Marie Le Pen, et nombre de craintes actuelles peuvent se révéler sans fondement. C'est également une erreur de quitter une instance chargée de réalisations concrètes, car l'argent et les moyens sont là (et pas ailleurs), les choses se feront donc sans nos huit historiens démissionnaires. Choisir de quitter le navire, c'est aussi se mettre en marge et renoncer à agir, à peser et finalement à faire avancer son point de vue.

Ces historiens vont continuer leurs recherches, mais la synergie entre les différentes composantes, but recherché de l'établissement, ne se fera pas, ou moins bien. Et là, c'est tout le monde qui y perd, à la fois le public, mais aussi les chercheurs et le sujet de recherche.